L’Inde (sans les Anglais)
« Mon petit ami, Il faut être raisonnable. Je suis bien gentil pour vous, n’est-ce pas. Je vous ai donné une belle édition de L’Inde. Pour la réception de Rostand, qui sera courue comme vous n’avez pas idée, j’ai en tout 2 billets de centre et 2 d’en haut. Les gens les plus chics, (hommes surtout) vont en haut. Donc, je vous donnerai 1 billet de centre pour Madame de Lacoste, 1 billet d’en haut pour vous. Et ce sera encore un magnifique cadeau que je vous ferai. Mon autre billet de centre, j’en ai absolument besoin. Je vous serre bien la patte. P. Loti ».
Écrit au retour d’un long périple (décembre 1899 – printemps 1900), L’Inde (sans les Anglais) est l’un des récits de voyage les plus personnels de Loti : une suite de « tableaux » où la contemplation lyrique se double d’une observation crue de la misère et des foules. Pré‐publié par morceaux dans La Revue des Deux Mondes, l’ouvrage paraît en volume en 1903 chez Calmann-Lévy, l’auteur y assumant un parti pris – « sans les Anglais » – qui privilégie la fréquentation directe des sites, rites et villes indigènes, de Mahé à Pondichéry jusqu’aux hauts lieux de pèlerinage.
L’exemplaire est d’un grand intérêt par sa destination : offert à son ami Maurice de Lacoste, en mars 1903, ce dernier, en plus encore pour le remercier, demande à l’académicien qu’est Loti des places pour un événement qui, trois mois avant sa tenue, faut beaucoup parler : la réception d’Edmond Rostand sous la coupole.
Élu à l’Académie française en 1901, Rostand sera reçu le jeudi 4 juin 1903 ; la séance, d’une ferveur peu commune, donne lieu dès le lendemain à un récit emphatique de la presse :
« Ce fut un peu la première de Cyrano !…On n’avait jamais vu un tel enthousiasme juvénile », s’exclame Le Figaro dans son édition du 5 juin 1903. En effet, le discours du récipiendaire est interrompu à chaque instant par de longues ovations. L’Institut, aux dires du Figaro, se sentait rajeuni par l’arrivée précoce du poète – tout juste trente-cinq ans. La coupole est remplie d’un brillant auditoire : des gens de lettres, des diplomates, des artistes, l’acteur Coquelin ou encore l’illustre actrice Sarah Bernhardt : «Quand elle n’applaudissait pas, pour écouter, elle se réjouissait et de la tête du chapeau tout emplumé, elle battait la mesure, marquait le rythme des belles phrases et sanctionnait l’impeccable justesse de la diction ». Rostand lui-même témoigna de cette ferveur : « Non, je n’étais jamais entré à l’Institut. Ma réception est la première à laquelle j’aie assisté. Cette grande salle me faisait peur. J’avais peur aussi de n’être pas entendu. Si j’allais manquer de voix? Si l’acoustique était mauvaise? J’avais peur surtout du public. Quel était-il, ce public? Des académiciens, des savants, des hommes graves, des gens du monde, des femmes… Un public qui n’est pas très démonstratif au théâtre. Alors, si la lecture de mon discours se poursuivait dans le silence et dans le froid ?… Eh bien, non ! je me trompais. Ce public est charmant, mais charmant, vous savez, chaud, vivant, rapide à comprendre et à souligner, et qui comprend tout et qui souligne avec une ardeur merveilleuse. Un vrai public de répétition générale, où j’ai tout de suite reconnu de la sympathie, et qui m’a mis à l’aise, et qui m’a donné, du premier coup, en applaudissant gentiment à mon entrée, cette sensation ravissante que je me trouvais parmi des amis, prêts à s’exalter, et plus empressés à exagérer leur satisfaction qu’à marquer leur déplaisir. Et cela m’a remis incontinent, et j’ai bien vu alors que j’avais tort d’avoir tant peur.»
La petite scène mondaine qu’esquisse Loti dans sa lettre – l’arbitrage serré des billets « de centre » et « d’en haut » – cadre avec ce moment de triomphe et la rareté des places pour y assister. Ne disposant que de quatre places, il accepte néanmoins d’en céder deux à son ami : Maurice de Lacoste.
Natif de Metz en 1864, ce dernier entre à l’école navale en 1882, quinze ans après Loti. Aspirant de 1ere classe en octobre 1885, il est tout d’abord affecté dans la division navale d’Extrême-Orient. C’est lors de ces premières traversées qu’il rencontre Pierre Loti, qui navigue dans ces mers depuis la même année à bord du Mytho, l’un des onze transports officiels des forces navales en Extrême-Orient. C’est sur ce navire, durant un mois un mois de traversée, que Loti a rédigé en partie le manuscrit de Pêcheur d’Islande.
Lacoste est promu enseigne de vaisseau en octobre 1887, servant à bord d’innombrables bâtiments de la Marine française. Promu lieutenant de vaisseau en octobre 1893, il est successivement affecté sur plusieurs cuirassés puis croiseurs, les fers de lance de la Marine et les plus puissants des navires de guerre de l’époque. Il sera affecté ensuite à la direction centrale de l’artillerie navale, puis capitaine de frégate avant d’être affecté à l’état major en 1909.
Bel exemplaire.



