Les Témoins
Envoi signé : « à Bernard de Fallois qui connaît mieux mes livres que moi et qui a beaucoup plus d'indulgence que moi-même. En toute amitié cette édition artisanale. Georges Simenon, Lakeville-Echandens, 1962 ».
En 1950, peu après son mariage avec Denyse, Simenon s’installe à Lakeville, petite ville du Connecticut dans la maison de Shadow Rock Farm. Ses romans s’y suivront à un rythme impressionnant, aussitôt publiés en France par les Presses de la Cité. Trois cependant connaissent une publication particulière, sous la forme d’une édition miméographiée à tirage restreint, exclusivement diffusée aux French & European publications du Rockfeller Center à New York : Maigret chez le Ministre, Maigret et le corps sans tête et ces Témoins. « Il ne devait conserver qu’une partie du tirage, juste de quoi distribuer quelques exemplaires autour de lui et faire plaisir à ses visiteurs. C’est dire si ces originales-là ne circulent guère et si elle sont fort rares sur le marché […]. » Le fait est que nous n’avons à ce jour connaissance que d’exemplaires dont aucun n’est justifié à un nombre supérieur à 44 : n° 2, 4, 5, 6, 7, 9, 10, 11, 12, 14, 15, 16, 17, 22, 24, 25, 27, 29, 31, 34, 35 et 36 et le n°44, pour ces Témoins. Appel aux collectionneurs qui en possèderaient, car le recensement serait des plus intéressants ! Quant aux envois signés, six autres exemplaires en contiennent : deux pour Maigret chez le Ministre, trois pour Maigret et le corps sans tête et un seul autre pour Les Témoins (celui de son éditeur parisien Sven Nielsen).
Les dédicaces sont à chaque fois adressées à des proches, dans les années qui suivent les années de parution (entre 1956 et 1964). Celle présente ici ne fait pas défaut à cette règle : Bernard de Fallois fut un ami proche de Georges Simenon, et un fin connaisseur de son oeuvre, pour laquelle il se passionne dès les années 1950, donnant en 1961 un essai qui lui est consacré, publié chez Gallimard (dans la collection « La Bibliothèque idéale » dirigée par Robert Mallet).
Le premier, il osa mettre en lumière des évidences : « les Maigret devraient être considérés comme des romans à part entière, en dépit de la répugnance du goût français à admettre une oeuvre romanesque qui ne soit ni d’un styliste ni d’un écrivain à idées. «Il écrit comme Monsieur-Tout-le-Monde», dit un jour de lui un Alexandre Vialatte de mauvaise humeur. À quoi un autre critique répondit, non sans humour : «Ce qui est tout de même curieux, c’est qu’à part Simenon personne ne sait écrire comme Monsieur-Tout-le-Monde» ».
C’est Gaston Gallimard qui avait proposé à Bernard de Fallois de rédiger le volume de La Bibliothèque idéale, en 1961 : « J’avais publié quelques années plus tôt Jean Santeuil, Contre Sainte-Beuve et tenté d’expliquer la genèse de la Recherche. Mais à cette époque on avait fini par comprendre que Proust était le plus grand écrivain de ce siècle. Simenon, lui, n’était pas considéré comme un grand écrivain, l’égal de Balzac ou de Dostoïevski. Je voulais parler de lui comme cela, sans les réserves dont on usait toujours à son propos. Je lui ai demandé de le rencontrer pour savoir tout ce qu’il avait écrit avant de signer pour la première fois de son nom. À partir de là, nous sommes devenus très amis et, pendant plus de vingt ans, j’ai passé chaque année une semaine chez lui ».
Un des deux exemplaires avec envoi connu.
Rarissime.
Jean-Baptiste Baronian, La Bibliophilie, une sanction, Lausanne, L’Age d’Homme, 2006, p. 23) et Bulletin de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Française, tome LVXXXIII, 2010 ; Menguy, 192, p. 103.



