Rare premier tirage, imprimé sur un papier légèrement glacé caractéristique des exemplaires imprimés avant l'obtention du prix Goncourt.
Exemplaire de Maurice Genevoix, avec son ex-libris autographe à la page de titre.
Henri Barbusse avait connu le feu des tranchées dès 1915, d’abord comme soldat puis comme brancardier. C’est principalement des hôpitaux que Barbusse, en vingt-quatre chapitres, témoigne de son quotidien au front : « […] fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue, et l’odeur et l’infâme saleté, surnageant sur la terre vorace », écrivant à partir du carnet de guerre où il avait noté ses expériences vécues.
Le roman est prêt à la toute fin de l’été, et l’idée du Goncourt est déjà en germe pour ses éditeurs, avant même la signature du contrat. La parution des premiers chapitres, sous forme de feuilleton dans le quotidien L’OEuvre, débute le 3 août : les frères Fischer, directeurs littéraires de Flammarion, flairent la bonne affaire et contactent l’auteur pour acheter les droits du Feu. Le 26 octobre, à la veille d’une réunion préparatoire de l’Académie, ils lui écrivent :
« Nous avons parlé de la possibilité que nous entrevoyions relativement au Goncourt. Certaines conversations que nous avons eues ces jours-ci, notamment avec Paul Margueritte, nous font croire que nous ne nous étions pas tout à fait trompés. Mais il faudrait aller bigrement vite pour cela. »
Barbusse hésite, lié à d’autres éditeurs, mais la perspective du Goncourt le décide. Une semaine plus tard, le contrat est signé – six jours avant la fin de la parution en feuilleton (93 livraisons). Le 15 novembre, le texte part à l’impression et paraît in extremis chez Flammarion début décembre, dans un tirage initial de 1 000 exemplaires, imprimés sur un papier légèrement glacé.
Barbusse obtient le Goncourt au premier tour de scrutin, le 15 décembre, avec huit voix, sans celle de Léon Daudet ni d’Elémir Bourges, comme il l’avait anticipé.
Il est élu – alors que l’ouvrage de Maurice Genevoix, Sous Verdun, paru plusieurs mois plus tôt, faisait figure de favori. Deux romans, deux styles, et deux façons d’appréhender un conflit qui, jusque-là, n’avait été abordé que par des ouvrages de propagande ou à tout le moins des ouvrages qui n’étaient pas écrits par des témoins directs, et encore moins des poilus.
Barbusse n’est pas Céline et Le Feu n’a pas la violence géniale des premières pages du Voyage au bout de la nuit, ni même la force brute du témoignage de Genevoix. C’est entendu. Mais le roman vaut d’abord pour sa valeur documentaire et pour la dénonciation qui y est faite : la duperie de la propagande patriotique, qui fut à l’époque le discours officiel, et qui entraînera par exemple que Ceux de Verdun soit copieusement censuré. Barbusse ira un peu moins loin que Genevoix sur le sujet, et le jury Goncourt décida d’honorer le sacrifice des centaines de milliers de poilus déjà tombés pour la France. Il est à noter que les deux titres ne rentreront pas directement en concurrence : le jury Goncourt décide cette année-là de récompenser deux lauréats, l’un pour l’année en cours, l’autre pour rattraper le prix non décerné en 1914. Afin sans doute de ménager une opposition frontale, Genevoix sera mis en balance, pour le choix final, à Adrien Bertrand et son Appel du sol, lequel obtiendra le Goncourt 1914.
L’historien Jean-Yves Le Naour indique combien « Genevoix a voulu raconter la vérité et éviter la fiction (…). Politiquement, Genevoix et Barbusse sont encore plus éloignés. Le Ligérien est un modéré qui fera preuve, dans sa littérature, d’une défiance permanente envers la ville et la modernité, censées détruire la nature. Lecteur de Barrès, c’est un patriote convaincu. De toute façon, la politique ne l’intéresse guère. Quand les normaliens de gauche s’affrontent avec les camelots du roi de l’Action française, l’étudiant préfère monter sur le toit de l’établissement et arroser tout le monde avec une lance à incendie ! Barbusse, lui, est un socialiste dreyfusard dont le premier engagement public vient justement avec la guerre. Lui qui, âgé de 41 ans et doté d’une santé fragile, devrait être réformé, fait le choix de signer un engagement volontaire. Il s’en explique le 3 août 1914, avec le ton du socialisme patriotique, à la façon d’un Péguy, qui confiait partir ‘pour le désarmement général et la dernière des guerres’. (…) Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l’horreur de la guerre. L’héroïsme guerrier en prend un coup fatal. »
Bel exemplaire d’une provenance parfaite, qui réunit les deux titres emblématiques de la période.
Jean Norton Cru, Témoins, p. 555 à 565 ; Talvart, I, 239, « il existe des exemplaires de la première édition tirés sur papier glacé, avant l’attribution du prix Goncourt. Les autres exemplaires de l’édition originale sont tirés sur papier de qualité inférieure ».












