Voyage au bout de la nuit
Envoi signé : « À mon cher Fernand Vanderem, Hommage de l'auteur, Louis Céline ».
Les tirages particuliers du Voyage au bout de la nuit sont parmi les plus recherchés de la littérature française du XXe siècle : on sait qu’il existe 20 exemplaires de tête sur vergé d’Arches et un nombre plus incertain d’exemplaires sur alfa, autour de 150, et 200 exemplaires de presse, avec cette mention spéciale portée au dos des volumes.
Ces 200 exemplaires sont même, d’après les archives de la Grande imprimerie de Troyes, les tous premiers à être imprimés, le 12 octobre 1932. Les alfa et les Arches suivront le 15 octobre, et les exemplaires ordinaires à partir du 16, jusqu’en novembre.
Avant même son succès en librairie, l’ensemble de la critique avait réagit à ce « livre de génie mais criminel » selon Paul Valéry. L’affaire du Goncourt acheva de faire entrer le Voyage dans sa légende. Quelques semaines plus tard, la semaine précédant le vote, Céline obtient officieusement le prix en recueillant six voix, grâce à celle prépondérante du président Rosny aîné. Pourtant, le 7 décembre, le Goncourt est décerné au premier tour à Guy Mazeline, auteur des Loups, par six voix (Roland Dorgelès, Léon Hennique, Pol Neveux, Raoul Ponchon, Rosny jeune et Gaston Chérau) contre trois à Céline (Alphonse Daudet, Lucien Descaves et Jean Ajalbert). Les frères Rosny et Roland Dorgelès ont changé leurs votes, sans doute sous l’influence de Gaston Gallimard.
Ce n’est pas si grave, dira Bernanos : « M. Céline a raté le prix Goncourt. Tant mieux pour M. Céline. On n’a pas vu, on ne verra donc plus jamais – Dieu soit loué ! – M. Céline couronné par M. Gaston Chérau, Maupassant de sous-préfecture (…), scandalisé comme d’autres par le spectacle de la solitude du pauvre, de son effrayant exil, [qui] incite au désespoir plus qu’à la compassion – nous voulons dire à toutes les audaces, à toutes les colères, à toutes les fureurs de la compassion. »
Pour autant, c’est un camouflet, et une immense déception pour Denoël et surtout pour Céline, que le couronnement par le Renaudot attenuera quelque peu. Loin d’affaiblir le livre, il contribua à son retentissement : le vaincu du Goncourt devait très vite l’emporter sur le lauréat dans la mémoire littéraire. « En deux mois, quelque cinq mille articles lui sont consacrés, 50 000 exemplaires du Voyage s’arrachent, l’éditeur passe ses commandes dans trois imprimeries pour satisfaire la demande, quatorze pays achètent les droits de traduction, les commis-libraires font la queue rue Amélie. La publicité tapageuse dont bénéficie le livre de Céline contribue à ce que le favori l’emporte tout de même sur le vainqueur : Les Loups se vendirent moins (100 000 exemplaires malgré tout en trois mois) que le Voyage au bout de la nuit (112 000 exemplaires) » (in Pierre Assouline, Gaston Gallimard, p. 220).
Précieux exemplaire de Fernand Vandérem : écrivain, critique, bibliophile et figure majeure du monde du livre, il fut aussi le directeur et l’un des principaux rédacteurs du Bulletin du bibliophile, auteur des chroniques réunies sous le titre « La Bibliophilie nouvelle ». Sa bibliothèque, riche notamment en éditions originales du XIXe siècle, fut dispersée peu après sa disparition (Giraud-Badin, 1939 et 1940).
Provenance : Fernand Vanderem (envoi signé, et vente, Giraud-Badin, 1940, n° 789) ; librairie Louis Conard (adj. à) ; collection privée.
En Français dans le texte, 366 ; Dauphin & Fouche 32A1.
