Sous Verdun

Août - octobre 1914
Août - octobre 1914 Paris, Librairie Hachette, 1916.
1 vol. (115 x 185 mm) de 269 p. et [1] f. Demi-maroquin marine à coins, dos à nerfs, titre doré, date en pied, tête dorée, couvertures conservées.
Édition originale. Préface d'Ernest Lavisse.Exemplaire exceptionnel, dans lequel Maurice Genevoix a restitué de sa main tous les passages censurés à la parution du volume. Les passages manuscrits apparaissent en marge ou directement recopiés dans les blancs laissés et signalés par des « … » et dans les sections imprimées « Supprimé par la censure », soit aux pages 7, 14, 21, 27, 31, 47, 49, 54, 56, 62, 78, 83, 84, 94, 134, 140–143, 150, 154, 156–159, 167, 179–181 et 256–257. En outre, Genevoix identifie les noms réels des soldats et officiers évoqués dans le texte, initialement masqués ou abrégés. Exemplaire avec son ex-libris manuscrit daté « 1915-1916 ». Il comporte, en sus des corrections, une note manuscrite bouleversante inscrite en marge d'un passage qui sera sciemment supprimé - cette fois-ci par l'auteur - dans l'édition suivante.

Sous Verdun est le premier des cinq témoignages que Maurice Genevoix rassemblera en 1949 dans Ceux de 14. Lui succéderont Nuits de guerre (en mai 1917), Au seuil des guitounes (septembre 1918), La Boue (février 1921) et Les Éparges (septembre 1923).

Genevoix s’était destiné à une carrière universitaire à la sortie de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, mais la déclaration de la guerre lui fait rejoindre le 106e régiment d’infanterie, avec le grade de sous-lieutenant. Dénommé « Régiment de Fer » et stationné à Châlons-sur-Marne, le 106e se met en marche dès septembre pour Verdun, vers la butte des Éparges et la Tranchée de Calonne – où Alain-Fournier trouva la mort et où, de l’autre côté de la ligne de front, Ernst Jünger sera blessé le 23 avril 1915, deux jours avant que Genevoix ne tombe sous les balles allemandes, le 25 avril 1915, deux au bras et une à la poitrine.

Après sept mois d’hôpital militaire, il rentre à Paris en fin d’année, rue d’Ulm, où il accepte, sous les encouragements de Paul Dupuy, secrétaire de l’École normale supérieure et avec qui il a longuement correspondu pendant les combats, de transcrire son témoignage. « Paul Dupuy, secrétaire général de l’École normale, avait demandé aux élèves partis à la guerre de lui donner des nouvelles depuis le front. Le directeur de l’École, Ernest Lavisse, pensait ainsi pouvoir tenir à disposition de l’histoire nationale, et pour le témoignage des siècles, la chronique de la guerre telle que l’aurait vécue l’élite intellectuelle de la nation ». Les témoignages envoyés par Genevoix depuis le front émurent particulièrement le directeur et le secrétaire générale. Début 1916, un contrat d’édition est signé avec Hachette pour un livre qui n’existe pas encore et qu’il reste à écrire, mais pour lequel tout est à disposition : les lettres de Genevoix, sa prodigieuse mémoire et les huit derniers mois encore frais qui ébranlèrent et marquèrent définitivement sa vie.

La parution est prévue dans la collection « Mémoires et récits de guerre », tout juste lancée par la Librairie Hachette ; Sous Verdun sera le deuxième titre à paraître, après le Journal d’un simple soldat de Gaston Riou. La collection fait appel « […] à tous ceux qui, ayant pris part aux événements les plus intéressants, seront capables de les raconter dans un bon langage, donnant l’impression de la vie. À côté des ouvrages historiques proprement dits, elle révélera la physionomie même si diverse en chacun de ses moments, et sur les différents fronts de l’héroïque épopée actuelle ».

« Dans ma chambre sous le toit à Paris, dans ma chambre sur les Petits Sentiers, à Châteauneuf, j’ai rédigé mes trois premiers livres de guerre. Ai-je eu à « m’interdire », comme l’ont écrit certains commentateurs, « toute affabulation, toute recherche de l’effet » ? Même pas. J’allais, de jour en jour, de page en page, dans une entière soumission à la réalité vécue, avec la volonté constante d’être véridique et fidèle […]. [En 1916], rares, très rares étaient les « livres de guerre » antérieurement parus. Le grand succès, consacré par le Goncourt, était allé d’emblée au « roman » de René Benjamin, Gaspard, plein de talent, mais dont l’aimable verve et l’ignorance flagrante des réalités du combat, en donnant de la guerre une image fantaisiste et fausse, avaient abusé l’opinion. Pas une ligne n’en avait été censurée. » (in Trente mille jours).

Le texte est dédié à la mémoire de son ami Robert Porchon, cité à l’ordre du mérite pour sa « bravoure admirable », tué aux Éparges le 20 février 1915. Il est préfacé par Ernest Lavisse. En fin du texte de ce dernier, une note de l’éditeur : « Les blancs de la page XI correspondent aux suppressions de la censure. Dans le corps du livre, on a laissé également en blanc les mots ou les lignes supprimés. On a inscrit « supprimé par la censure » que lorsque l’échoppage a porté sur une fin de page ou sur une page entière. » Les foudres de la censure furent terribles, mais nécessaires pour permettre la publication : la guerre n’étant pas encore achevée et le récit montrant trop la réalité des combats, sa dureté, et surtout les paniques, la souffrance et le désarroi des soldats. À la différence du Feu de Barbusse ou des Croix de bois de Dorgelès, nulle place au lyrisme ou à un engagement politique assumé, mais une mémoire sensorielle brute, expression d’un point de vue scrupuleusement objectif et souvent comparé aux Orages d’acier, le journal de guerre d’Ernst Jünger publié en Allemagne en 1921. Les coupes furent de ce fait nombreuses : parfois, un mot, une expression, plus souvent, une phrase. Mais aussi et surtout des paragraphes, voire des sections entières, qui concernent des fragments jugés alors impubliables : scènes de panique, critiques implicites de l’encadrement, insultes, souffrances sans panache, gestes de peur, cris de détresse, voire humanité de l’ennemi.

De cette censure, Léon Bloy s’indigne : « Lu Sous Verdun… Livre vivant et fort, malheureusement mutilé par l’imbécile censure. » Ce qui avait été jugé défavorable à la bonne image de l’armée et du soldat français – récits, anecdotes, phrases, mots – avait été supprimé. Toute vérité n’était pas bonne à dire. Les soldats français ne se sauvaient pas ; ils ne se démoralisaient pas ; ils ne pillaient pas ; ils ne se saoulaient pas ; ils ne maltraitaient pas les civils ; ils n’insultaient pas les brancardiers, même dans l’extrême souffrance ; enfin, ils ne trouvaient pas que les boîtes de singe allemandes étaient meilleures que les leurs. Cette censure renforça la détermination de Maurice Genevoix : « […] cela est resté à mes yeux un signe et un encouragement. Ni l’arbitraire, ni la bêtise n’ont le goût de la vérité. Et non plus l’habitude d’un confort intellectuel qui regimbe dès qu’on le bouscule ».

C’est Le Feu d’Henri Barbusse qui recevra, en décembre, le prix Goncourt. « Le jury, toujours présidé par Descaves, se rattrapa en 1925, en couronnant Raboliot. C’était surtout dommage pour la légende du prix qui, s’il avait distingué Sous Verdun en 1916, pour la première fois, et, jusqu’à nos jours, la seule, aurait célébré un livre censuré. » (Michel Bernard, Préface, édition Garnier-Flammarion, 2013).

Genevoix profita de la notoriété apportée par le prix – et par le temps qui, depuis, avait passé – pour faire rétablir en 1926 tous les mots, tous les paragraphes, toutes les pages autrefois supprimés par la censure militaire. On trouvera, pêle-mêle, des corrections et ajouts sur les cris des blessés, des scènes de panique, des instructions contradictoires semant désordre parmi ses hommes, des critiques directes de l’état-major où des « défense de tirer » sont assimilés à de l’inconscience tactique. Autant d’éléments qui attestent d’un souci de précision documentaire et la volonté manifeste de rétablir avec précision la vérité censurée.

En même temps, sans commenter sa décision, il fit retirer de cette nouvelle édition un paragraphe, un seul : celui, bouleversant, de la page 66 où il raconte avoir tué, pendant le combat de la Vaux-Marie, quatre assaillants : « Avant d’arriver aux chasseurs, j’ai dépassé encore quatre Boches isolés. Et à chacun, courant à la même vitesse que lui, un pas en arrière, j’ai collé une balle de revolver dans le dos ou la tête. Ils sont tous tombés par terre, avec un long cri étranglé ».

Une note manuscrite bouleversante est inscrite en marge de ce passage, le plus controversé du texte mais laissé sciemment pas la censure, exprime bien le dilemme moral de son l’auteur, bien avant qu’il ne publie son repentir : « Ce serait trop facile s’il s’agissait d’un simple deleatur ».

Cette annotation à l’encre bleue, postérieure aux autres corrections et sans doute rédigée pour l’édition définitive de 1926, atteste que la suppression de ce passage ne fut pas anodine, ni formelle. Et qu’elle fut vécue comme un geste insincère, à mettre en perspective avec le nouveau repentir qu’exprimera Genevoix dans l’édition Ceux de 14 , où il rétablira ce passage et en motivant cette fois cette décision par une note en bas de page : « Je le rétablis aujourd’hui, tenant pour un manque d’honnêteté l’omission volontaire d’un des épisodes de guerre qui m’ont le plus profondément secoué et qui ont marqué ma mémoire d’une empreinte jamais effacée. »

Le deleatur initial prend alors toute sa valeur éthique et morale : Genevoix désigne explicitement le geste d’autocensure qu’il a opéré à l’époque comme insuffisant, et ressent la nécessité d’assumer cette mémoire insupportable.

Précieux volume, qui n’est plus seulement un livre imprimé et complété : il est presque un manuscrit annoté, une version intermédiaire, confidentielle et intime, entre la première publication tronquée et la version définitive restituée. Il atteste aussi de l’évolution d’un homme face à son propre passé, et de son combat pour rester fidèle à la réalité, fût-elle difficile à porter.

Exemplaire du premier tirage, que l’on reconnaît au feuillet d’annonce en regard de la page de titre. Genevoix a porté sa signature au faux-titre, avec la date « 1915-1916 » à la plume, qui correspond aux dates d’écriture du texte.

L’exemplaire est relié à l’identique des autres titres des récits de guerre et de ses premiers romans que Genevoix avait conservés dans sa bibliothèque.

De la bibliothèque de Maurice Genevoix, aux « Vernelles », avec ex-libris.

#31544
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