Raboliot
Emouvant et historique exemplaire, qui contient la notification originale qui annonce à Genevoix qu’il est primé.
Ce volume a figuré dans l’exposition « Maurice Genevoix » organisée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (12 décembre 1990 – 12 février 1991, n° 200 du catalogue).
Monté en tête :
« Monsieur et cher confrère,
Nous avons l’honneur et le plaisir de vous faire savoir que l’Académie Goncourt vous a attribué le prix de 1925 pour votre livre : Raboliot.
Veuillez agréer Monsieur et cher confrère, nos meilleurs sentiments.
Gustave Geffroy, J. H. Rosny aîné, J. H. Rosny jeune, Léon Hennique, Raoul Ponchon, Léon Daudet, Pol Neveux, Jean Ajalbert et Lucien Descaves [pouvoir signé par Geffroy] ».
Ce 16 décembre 1925, les dix – (réduits à huit ce jour-là par le décès de Élémir Bourges et l’absence de Lucien Descaves, qui votait par correspondance), se réunissaient pour la vingt-troisième fois.
Parmi les concurrents, citons Henri Pourrat et pas moins de cinq auteurs des éditions Gallimard : Drieu La Rochelle, Jouve, Beucler, Deberly et Bloch. Face à cette armada, Raboliot sort du chapeau au deuxième tour, luttant ensuite avec Jouve et son Paulina 1880 (3 voix chacun), pour finalement l’emporter au cinquième tour, avec cinq voix.
Sous Verdun, en 1916, avait failli connaître les honneurs du prix, avant que Le Feu de Barbusse et L’Appel du sol d’Adrien Bertrand ne viennent, pour diverses raisons, lui couper l’herbe sous le pied. Rémi des Rauches, en 1922, fut également sélectionné. Or, un an avant que ne soit publié Raboliot, une rencontre décisive a lieu avec Lucien Descaves, figure importante de l’académie Goncourt : « Genevoix, il faut que je libère ma conscience. Nous souhaitons, et depuis longtemps, vous attribuer notre prix. « Nous », c’est une majorité. Malheureusement pour vous, il y a un veto. Rosny aîné, notre président, pour des raisons que nous n’avons pas à connaître, nourrit un tel ressentiment à l’encontre des frères Fischer qu’il s’est fait à lui-même un serment : jamais, au grand jamais, lui vivant, le prix Goncourt n’ira à un auteur de la maison dont ils sont alors les directeurs littéraires… – Alors, je dois en faire mon deuil. – Et pourquoi diable ? – Parce que je suis lié à cette maison par un contrat de quinze années. – Et après ? – Il y en a encore neuf ans à courir. – Et puis après ? redit Descaves. Je vous garantis bien que si votre prochain roman vaut votre Rémi des Rauches, vous ne manquerez pas d’éditeurs qui prendront les risques d’un procès. Moi, je vous aurai dit ce que je voulais vous dire. Concluez. » (in Trente mille jours, p. 224).
Ce fut Bernard Grasset, par l’intermédiaire de Louis Brun, qui prendra ce risque, au terme de mois de batailles, de lettres d’avocats, et de mises en demeure, entre février et juillet 1925. Jusqu’à un procès, gagné pour l’essentiel : une dérogation est donnée à Genevoix pour trois ouvrages en dehors de la maison Flammarion. Raboliot, dont le manuscrit est terminé depuis le 23 janvier 1925 sera donc publié chez Grasset, avec qui le contrat est signé à l’été.
L’ouvrage, achevé d’imprimer le 29 septembre, paraît en octobre et connaît un succès immédiat. Fort de ces alignements de planètes, Louis Brun, qui a pris Genevoix sous sa coupe, lui donne quelques instructions et, le matin du 16 décembre, lui conseille de déjeuner non loin de la place Gaillon, chez Emil’s, presque en face de chez Drouant. La veille, il avait accepté un entretien avec le célèbre critique Frédéric Lefèvre pour son papier « Une heure avec » des Nouvelles littéraires. « Un signe. Presque une consécration déjà », pressent-il. Le 16 décembre, Genevoix s’installe, avec son oncle et sa tante, pour un déjeuner d’attente dont les minutes lui paraissent des heures. Enfin, à 13h, lorsqu’est annoncée sa victoire, c’est Louis Brun, une horde sur ses talons, qui lui annonce la bonne nouvelle. Un journaliste du Figaro est le premier à recueillir ses impressions : « C’est là qu’en compagnie de quelques amis nous lui avons porté nous-mêmes la bonne nouvelle, en lui remettant le pli officiel signé des « neuf » qui lui annonçait son succès. Aussitôt son fin visage intelligent s’anime, s’éclaire, et une grande joie se lit dans ses yeux : « Dites bien, surtout, ma reconnaissance profonde à tous les membres du jury, à tous ceux qui ont voté pour moi comme aux autres, et en particulier à MM. Descaves, Geffroy et Hennique, qui ont toujours encouragé mon effort » ».
Genevoix offre ainsi à Bernard Grasset son troisième lauréat – après le doublé 1911-1912 obtenu avec le Monsieur de Lourdines d’Alphonse de Châteaubriand et Les Filles de la pluie d’André Savignon. 15 titres primés du Goncourt suivront chez Grasset (Peyré, Charles-Roux, Laurent, Chessex, Maillet, Bodard, Fernandez, Host, Vautrin, Combescot, Maalouf, Rambaud, Quignard et Weyergans). Et ce 16 décembre est une journée faste pour l’éditeur de la rue des Saints-Pères : Le Femina, dans la foulée, couronne Joseph Delteil, avec son Jeanne d’Arc. Orléans, cette année là, est donc doublement à l’honneur dans les prix littéraires !
Depuis 1919, Maurice Genevoix est revenu vivre près de là, à Châteauneuf-sur-Loire, où il a grandi. Mais après Rémi des Rauches, publié en 1922, qui mettait en scène la Loire par la grâce d’un tonnelier, Genevoix veut traverser le fleuve : au sud commence la Sologne, qu’il explore depuis son retour dans la région. Dès son retour du front et pour sa convalescence, il recommence à marcher, arpente les forêts, écoute les hommes, observe la nature. Plusieurs séjours sont attestés en son coeur, à Brinon-sur-Sauldre, à Nouan-le-Fuzelier, à Lamotte-Beuvron où il s’imprègne des moeurs, des récits et du parler local. Il fait sienne l’idée d’en dire davantage : « je voulais faire pour la Sologne ce que j’avais fait trois ans auparavant pour le Val de Loire : l’évoquer, la traduire selon moi, mon engagement depuis l’enfance, ma gratitude pour tout ce qu’elle était à mes yeux ».
C’est à Brinon qu’après la guerre son oncle avait acquis un territoire de chasse ; c’est là que, cédant peut-être au même appel et même élan vers la nature, Maurice Genevoix décide de s’installer, au cours de l’été 1924 : « Je pris, un soir, mon vélo à l’épaule, le petit train sur route qui me conduirait à Brinon. J’y arriva à la brunante, sautai en selle, et mit pied à terre après six kilomètres devant la maison du garde-chasse Trémeau » (in Trente mille jours, p. 200). C’est là, face à l’étang des Clouzioux (qui devient celui de la Sauvagère dans le roman) – que ses cogitations prennent formes : « la Sologne est éminemment giboyeuse. Le héros de mon futur roman, vrai fils de ce terroir de chasse, ne peut donc être qu’un chasseur : non un chasseur occasionnel, un quelconque tirailleur du dimanche, mais un chasseur d’instinct, un homme libre, insoucieux des contraintes sociales, qui ne relève que de sa race, des appels qui le sollicitent et l’obligent, autrement et précisément dit : un braconnier ».
Brinon est la commune natale de celui qui est « le plus fameux, le plus malin, le plus habile, le plus sensationnel braco du cru : Alphonse Depardieu », dit Carré, avec lequel Genevoix obtient une « audience » à l’automne, quand la certitude du roman et le bal de ses personnages se mettent en place. Un rendez-vous est pris, à Brinon. Un rendez-vous manqué : suspicieux, le braconnier ne s’y rendra pas. Il n’empêche ; Genevoix, décidé à façonner ce braconnier universel en fusionnant plusieurs personnages, tous bien réels, va créer « son » braconnier : Pierre Fouques, dit Raboliot.
Maurice Genevoix racontera précisément dans Jeux de glaces (en 1961) cette rencontre avortée avec Carré-Depardieu, lequel « n’a pas été le dernier à prétendre, à croire peut-être, qu’il m’avait servi de modèle. Et vraiment je lui dois beaucoup, à cet homme qui n’est pas venu, un jour de l’automne 1924, dans l’arrière-salle de l’auberge rustique où je l’ai vainement attendu » (p. 90). Il y explique également le sobriquet de son héros : le nom de Raboliot – désignant un jeune garenne encore au nid, dans la « rabolière » – lui vient des chasseurs solognots : vif, rusé, libre.
De Brinon-sur-Sauldre, Genevoix aura beaucoup pris, tel un épicentre idéal : la commune est tout simplement celle du département qui occupe – encore aujourd’hui – la plus grande superficie territoriale : elle s’étend sur 11600 hectares et est sillonnée par quelque 340 km de chemins ruraux ! En 2025, seules 132 communes en France occupent plus de 100 km2 de superficie.
Ce précieux exemplaire sur japon va être confié par Maurice Genevoix à Grégoire Guimpel-Levitzky (1885-1969) avec les dessins préparatoires originaux d’André Deslignères pour la couverture de l’édition. Notons qu’une seconde couverture, illustrée d’un bois de Gérard Cochet, est ajoutée aux seuls exemplaires imprimés sur grands papiers. Elle est ici bien présente.
D’origine ukrainienne, né à Odessa où il se forme à la reliure, Grégoire Levistzky doit s’exiler en 1905, fuyant la violente répression de la révolution russe et les massacres proférés à Odessa. Il rentre comme ouvrier chez le relieur Hippolyte Prouté, avant de rapidement ouvrir son atelier rue de l’Odéon, à partir de 1910. Il se fait d’abord remarquer par des « cartonnages en vélin décoré et enluminé » (Julien Flety, Dictionnaire des relieurs français, p. 113), avant de devenir un convainquant façonnier dans le traitement des maroquins, jansénistes ou à décor.
Il n’est pas impossible que ce soit Louis Brun, éminent bibliophile, qui ait conseillé à Genevoix de se tourner vers Levitzky pour établir l’exemplaire. Dans la bibliothèque de l’auteur, c’est le seul livre qui ait reçu un traitement aussi précieux ; tout au plus donnera-t-il à un relieur local, Carrey, ses autres ouvrages en grands papiers pour sa bibliothèque personnelle.
Cet exemplaire de Raboliot ne quittera jamais Genevoix ; il le conserva aux Vernelles, au plus proche de lui, dans son bureau qui fait face à la Loire et à la Sologne.
L’exemplaire est maintenant conservé dans un précieux écrin d’ébène signé du maître d’art Renaud Vernier.
Pièce d’exception.



























