Poésie involontaire et Poésie intentionnelle
Le texte d’Éluard que publie Seghers est celui d’une conférence prononcée avant-guerre, le 21 février 1939, et de fragments lus au cours de la soirée, à l’initiative de la compagnie du Diable écarlate dirigée par Sylvain Itkine dont la troupe avait joué dans les usines occupées lors des grandes grèves de juin 1936.
L’intervention du poète au Proscenium d’Europe du Théâtre Pigalle, avait été annoncée à grand renfort d’encarts dans la presse. Le 25 mai 1939, Excelsior revenait sur cette « «séance de poésie involontaire et de poésie intentionnelle» présentée par une conférence de Paul Éluard, où, à côté des poèmes de Rimbaud, d’Apollinaire, de Laforgue et de Raymond Roussel, on entendait le Vieux Paralytique, de Jules Jouy, les Admirables Secrets du Grand Albert, un rêve d’un enfant de onze ans, une lettre de la religieuse portugaise et les Impudiques, de Victor Litschfousse ».
Sondé à la demande du poète par Louis Parrot dans la seconde quinzaine d’avril 1942, l’éditeur donne immédiatement son accord à Éluard qui l’en remercie promptement dans une lettre proposée confirmant l’importance que revêt à ses yeux ce texte qui « s’appuie sur la partie forte de ce qui a été une volonté commune, un désir très élevé ». Dès qu’il le reçoit de Parrot, Seghers s’enthousiasme auprès d’Éluard le 22 mai 1942 : « J’ai lu votre texte et les citations avec une belle joie, je suis ravi, et je vais m’employer au succès absolument certain. […] Je pars pour Lyon mardi apporter le texte à l’imprimeur. […] Je prends pour vous mes dernières rames de papier ». Le poète, souhaitant son livre « utile, fécond », précise deux jours plus tard son « intention profonde » à Parrot : « amener l’esprit poétique en France dans des contrées mal appréciées jusqu’ici, à une plus vaste objectivité, à sa mère, «la vie de tous les hommes» ». Alors que des extraits paraissent bientôt dans La Conquête du monde par l’image publié par la Main à plume, le projet s’enrichit de citations nouvelles, puis des tracasseries de la censure diffèrent la parution du livre, sous presse le 8 juillet 1942 seulement, en retard sur l’achevé d’imprimer.
« Si profond que soit l’engagement de Paul Éluard dans la vie politique et nationale, fera remarquer Decaunes dans sa biographie (p. 202-203), il n’en renonce pas pour autant à ce qui demeure, à ses yeux, la plus haute fonction de la poésie : la découverte, la conquête, par le moyen du langage à travers le langage, de tous les trésors de l’homme […]. C’est pourquoi la publication, en pleine occupation, de Poésie involontaire, poésie intentionnelle, est, d’un certain point de vue, un acte au moins aussi significatif que celle des poèmes de résistance. » C’était d’ailleurs en ce sens qu’il s’était rapproché de Noël Arnaud.
Une publication surréaliste significative en pleine Occupation.
