Poésie et Vérité 42

Cahiers du Rhône, no. IX, Neuchâtel, (20 février) 1943
1 vol. (143 x 195 mm) de 108 et [4] pp. Broché.
Deuxième édition, en partie originale, enrichie de poèmes inédits.Un des 1000 exemplaires numérotés sur papier vélin (n° 438).Envoi signé : « au capitaine Alexandre, premier chevalier poète de ce temps désarmé. Son vieil ami, Paul Eluard ».En fin de volume, ex-libris manuscrit de René Char, "R.C.", à la mine de plomb.

La rencontre de Paul Eluard avec René Char date de la toute fin des années 20, et une rencontre en octobre 1929 qui signe la naissance d’une amitié et le ralliement de Char au mouvement surréaliste, qui se concrétisera l’année suivante par la composition de Ralentir travaux : « Nous avons fait, Breton, Char et moi un assez long livre de trente très beaux poèmes que l’imprimeur de Char nous fait pour rien à 200 exemplaires » (in lettre à Gala d’avril 1930).

Cette amitié sera mise à l’épreuve à la fin de la décennie suivante, par faute des choix idéologiques et les rapports difficiles entre surréalisme, communisme et esthétisme poétique, et une rupture en 1938, lorsqu’Eluard rompt avec Breton et choisit le communisme.

Mais la guerre va raviver le dialogue entre les deux hommes,  » portés par l’idéal d’une Résistance unie « , où les deux anciens compagnons, à distance, se suivent. Volontairement muet pendant le conflit, les premières livraisons nouvelles de Char seront pour trois numéros de L’Eternelle revue (cf. n° ), animée par Eluard et Parrot. Et l’identité entre « poésie et vérité » posée dans  » Partage formel  » – la troisième partie de Seuls demeurent, qui consiste en une série d’’aphorismes écrits en 1941 et 1942 et qui sera la premier livre que publiera Char à La Libération – n’est pas un hasard et livre sinon une réponse, tout au moins un écho au Poésie et Vérité 1942 que publie Eluard en octobre 1942 et dont Char ne pourra ignorer bien longtemps l’existence.

De la plaquette publiée par La Main à plume, il semble qu’il n’en existe pas dédicacée par Eluard à Char : ce dernier, en plein maquis, est inaccessible, et aucun exemplaire semble n’avoir jamais existé. Il faudra attendra la Libération pour que les deux hommes se voient à nouveau et qu’ils puissent se mettre à jour de leurs recueils respectifs, heureux de s’être retrouvés (cf. Chanson complète, n° et Poésie intentionnelle, n° ). René Char, quant à lui, offrira à Paul Eluard Seuls demeurent, respectueusement dédicacé  » à Paul Eluard, obstiné, exemplaire et pur, comme l’homme que tout menace, comme l’homme que rien n’atteint « , pour son premier livre publié depuis 1939. Quelques mois plus tard, les deux poètes participent en décembre à une exposition sur la Grèce résistante, organisée par Yvonne Zervos, signe d’une amitié retrouvée ; moins d’un an plus tard, en novembre 1946, c’est René Char qui qui veillera le corps de Nusch, alors qu’Eluard est en Suisse.

Précieux et symbolique exemplaire de Poésie et Vérité 1942, offert par Eluard au poète résistant le plus emblématique des années de guerre.

Le volume est offert et la dédicace fait écho la guerre traversée et la liberté retrouvée : au « capitaine Alexandre  » succède le  » chevalier poète de ce temps désarmé « . On la sait, Char n’aura rien publié pendant la guerre. Partage formel, la première version de Seuls demeurent, est prête dès 1941, mais, ainsi qu’il le confie en juillet à Victor Brauner,  » le temps n’est pas propice à l’alchimie élémentaire : avec l’écriture faire de l’imprimerie  » (cité par Antoine Coron in Dictionnaire René Char, p. 476). Le manuscrit est pourtant envoyé chez Gallimard, qui l’accepte, mais en renvoyant son contrat signé, en décembre 1943, Char exprime le souhait que son recueil ne paraiise  » qu’une fois la situation de notre pays définitivement éclaircie « .

Paul Eluard, à cette date, à quand à lui beaucoup publié. « Liberté » est paru dans Fontaine, Poésie et vérité en octobre 1942 et connaît depuis une dynamique de publications, en France comme à l’étranger. La deuxième édition en volume du recueil complet est donnée en Suisse : jour pour jour, elle est imprimée un an après la publication du Silence de la mer, aux Cahiers du Rhône, sous les auspices d’Albert Béguin, depuis Genève, qui offre compréhension et facilité aux écrivains et poètes en résistance. C’est le recueil d’Aragon Les Yeux d’Elsa qui, en mars 1942, sera la premier publié sous cette enseigne. Paul Eluard,  » en raison de la devis de la collection qui est celle de Jeanne d’Arc :  » Dieu premier servi « , n’accordera pas sur-le-champ sa collaboration à la revue  » (Pierre Seghers, in La Résistance et ses poètes, p. 179).

Merveilleux témoignage d’une amitié et d’une liberté retrouvées.

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