Monsieur Ouine

Rio de Janeiro, Atlantica Editora, (septembre) 1943.
1 vol. (150 x 235 mm) de 314 p. et [1] f. Demi-chagrin brun à coins, dos à nerfs, titre doré, filets sur les plats, couvertures et dos conservés.
Édition originale.

Un des 20 premiers exemplaires hors commerce (n° XI), signé par Bernanos.

Envoi signé à « S. Exc. Madame J. Désy, puisse ce livre tourmenté prendre auprès de vous une leçon de noble et douce sérénité. Bernanos ».

La vie de Monsieur Ouine fut presque aussi agitée et voyageuse que celle de son auteur. Bernanos en poursuivit la rédaction pendant près de dix ans, de février 1931 à mai 1940, au gré de ses déplacements et de ses difficultés. Une vingtaine de pages manuscrites disparurent même de la sacoche de sa moto entre Aix et Marseille et durent être entièrement réécrites.

Le roman accompagna ainsi Bernanos durant une décennie : cinq chapitres furent rédigés en 1931, huit autres entre décembre 1932 et décembre 1933, trois en 1934, deux en 1936, avant l’achèvement du dernier au début de 1940. Cette genèse exceptionnellement longue explique sans doute la place particulière que l’écrivain accordait lui-même à ce livre. Dès décembre 1934, alors que l’oeuvre était encore loin d’être achevée, il écrivait à Robert Vallery-Radot :

« Monsieur Ouine est ce que j’ai fait de mieux, de plus complet. »

Initialement intitulé La Paroisse morte, le roman tient à la fois du récit policier, du roman métaphysique et de la galerie de personnages. Autour de la mystérieuse figure de Monsieur Ouine et d’un crime qui semble contaminer une communauté tout entière, Bernanos porte à son point extrême son exploration du mal, du vide spirituel et de la dissolution des consciences.

Lorsque Bernanos met le point final au manuscrit, le 10 mai 1940, il vit depuis deux ans au Brésil, où il demeurera pendant toute la guerre. À partir d’août 1940, il s’installe avec sa famille dans une petite propriété à flanc de colline qu’il baptise « Cruz das Almas » – la Croix-des-âmes. Il y tente sans grand succès l’élevage, tout en multipliant articles, conférences et interventions en faveur de la France libre.

C’est également au Brésil qu’il rencontre l’éditeur Charles Höfer, Suisse exilé à Rio, personnalité singulière à la fois homme de lettres et aventurier, alors à la tête de la puissante Atlantica Editora. Bernanos lui annonce précisément le 10 mai 1940 qu’il vient d’achever Monsieur Ouine. Atlantica en publie en 1943 cette première édition, qui constitue l’une des grandes publications brésiliennes de Bernanos avec Le Chemin de la Croix-des-âmes.

L’histoire de cet exemplaire est intimement liée à ces années brésiliennes
: Jean Désy (1893-1960) appartient aux grandes figures de la diplomatie canadienne. Premier ambassadeur du Canada aux Pays-Bas puis en Belgique en 1939, il se trouve en poste lors de l’invasion allemande et organise la mise en sécurité de son personnel et de leurs familles. Il devient ensuite le premier diplomate canadien envoyé au Brésil. Lorsque la mission canadienne y est élevée au rang d’ambassade à la fin de 1943, il en devient naturellement l’ambassadeur. Bernanos fait sa connaissance, ainsi que celle de son épouse Corine Désy, pendant son séjour brésilien. Le diplomate et sa femme sont reçus à la Croix-des-âmes et entretiennent avec l’écrivain des relations suffisamment chaleureuses pour que Bernanos leur réserve des exemplaires de ses publications brésiliennes – on connaît ainsi les volumes du Chemin de la Croix-des-âmes qui leur sont chaleureusement dédicacés également, comme l’est ce Monsieur Ouine, « livre tourmenté » que Bernanos oppose la « noble et douce sérénité » de sa destinataire.

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