Lettre autographe signée

[Paris], 22 septembre 1968.
2 p. en 1 f. (180 x 120 mm) à en-tête de l' « Odéon. Théâtre de France. Renaud-Barrault », au stylo bille noir.
Lettre autographe signée, à l’en-tête du théâtre de l’Odéon dont il vient tout juste d’être révoqué : « Et bien oui, André Malraux me fait une fois de plus confiance, il sait que ce coup bas qu’il me donne… je ne le rendrai pas mortel ! Quel visionnaire ! Il y a des hommes qui sont les envoyés des Dieux. Ceux-ci connaissent les lois de l’Art : se renouveler sans cesse, se contester soi-même. Connaissez-vous la réplique que le jeune Claudel (il avait 15 ans) écrivit dans son premier drame ? "J’ai fait ce qu’il m’a plus de faire, Et je mourrai par moi !". Quel noble orgueil, n’est-ce pas ? Et vous rappelez-vous ces magnifiques cris d’Antigone, la patronne des objecteurs de conscience : "Je sais que je plais à ceux à qui je dois plaire" et "Quand je n’aurai plus plus de force, je m’arrêterai" et enfin "Je suis née pour partager l’amour, non la haine". Voilà pourquoi, cher Docteur, je reprends avec allégresse mon sac et la route… entraînant une fois de plus ma délicieuse Madeleine qui se souviendra de son "sacripant" de mari (…). »

Jean-Louis Barrault avait reçu, le 2 septembre 1968, une lettre d’André Malraux, ministre des Affaires culturelles, mettant fin à ses fonctions de directeur du théâtre de France. Malraux lui avait confié la direction du théâtre de l’Odéon en 1959. Ce licenciement, motivé par « diverses déclarations », apparaît comme une punition : Malraux avait demandé, sitôt les premières tentatives des manifestants de mai d’occuper le théâtre, l’évacuation des lieux par le personnel, y compris la direction. Refus de Jean-Louis Barrault. Dès le lendemain, le ministère désavouait alors publiquement le directeur du Théâtre de France pour n’avoir pas quitté les lieux comme il lui était demandé et d’avoir fait corps avec les manifestants et d’avoir tenu des « propos qui semblent très éloignés de la mission qui lui était impartie », allusion à une réponse faite le 17 mai, devant une salle comble, à Daniel Cohn-Bendit qui demandait un théâtre qui soit « un instrument de combat contre la bourgeoisie ». Barrault, mis en cause personnellement, avait dit alors : « Au risque de vous décevoir, je dirai que je suis complètement d’accord avec vous. Barrault n’est plus le directeur de ce théâtre, mais un comédien comme les autres. Barrault est mort ! ».

Avec trois mois de retard, cette déclaration reçoit sa confirmation officielle. Malraux précisera, à l’Assemblée nationale, que « le talent de M. Jean-Louis Barrault auquel la plus grande liberté artistique a été accordée depuis la création du Théâtre de France, est hors de cause. Mais il a fait diverses déclarations qui sont manifestement incompatibles avec la qualité de directeur d’un théâtre national. » Malraux n’a pas pardonné à Barrault, son protégé, d’avoir faibli devant l’ennemi.

Dans une lettre rendue publique, Jean-Louis Barrault devait par la suite préciser son attitude, et notamment pourquoi il avait refusé, comme le demandait le ministère, de quitter l’Odéon après avoir coupé électricité et téléphone. Il estimait que, dans les conditions où il intervenait, le désaveu ministériel lui paraissait plutôt honorable. Et il concluait sa lettre « dans le style à la mode : serviteur, oui ; valet, non » : « …J’ai souffert d’un silence officiel qui a duré des semaines et des semaines. Le silence-absence est la chose la plus cruelle qui soit. C’est le silence-torture. Je comprends tout, du moins j’essaie, mais ça, je n’y arrive pas ! Mais à quoi sert d’évoquer le passé ? Notre destin, à Madeleine Renaud et à moi, c’est de recommencer notre vie tous les dix ans ». C’est précisément ce que Barrault évoque ici dans sa lettre, avec « l’allégresse » de reprendre son « sac et la route ». Barrault veillera à la suite un nouveau spectacle, « Rabelais » dans la nouvelle salle de L’Elysée-Montmartre, n’éprouvant « ni rancoeur, ni ressentiment… chérir mes contemporains, voilà mon crédit », expliquera-t-il dans le numéro de décembre (1968) du Figaro Littéraire.

#32043
Retour