Lettre autographe à Gui Tosi

Copenhague 30 septembre [1947].
2 p. en 1 f. (205 x 330 mm), à l'encre, enveloppe jointe à « Monsieur le Directeur des Editions Denoël, 19 rue Amélie, Paris ».
L'écrivain est furieux de ses demandes, non abouties, de réimpression du Voyage au bout de la nuit depuis près de cinq ans : elle préfigure la rupture définitive qui interviendra, malgré les efforts de Tosi, en juin de l'année suivante.

Belle lettre pleine d’ironie et d’humour, confiée depuis le Danemark à son avocat, M. Thornwald Mikkelsen.

Céline demande à Tosi de « réserver le meilleur accueil » à son avocat , car il ne sait plus où il en est « vis-à-vis des éditions Denoël – (sauf une ignoble préface de M. Max Vox) et [s]e demande si en écrivant en anglais, publié en amérique, sous un nom chinois, par un éditeur espagnol puis enfin retraduit en français je ne pourrais prétendre à une belle revanche ?… Peut-être que si l’on réimprimait le Voyage à l’envers et en japonais ? Voyez ma perplexité… sans compter les questions de trahison, prisons, bagne, assassinat, poteau, gibets et autres gracieusetés dont j’ai bien taté et qui ne sont pas pour rire… ».

Le 20 octobre 1944, Maximilien Vox a été nommé administrateur provisoire des Éditions Denoël et publie, en octobre 1945, un violent article à l’occasion de la parution de L’Homme foudroyé de Cendrars : « Ce livre immense est construit sur le plan du monologue intérieur, forme dont Joyce a laissé un monument […] Et se place ici, par une irrésistible symétrie, le souvenir du Voyage au bout de la nuit pour que nous découvrions que le vrai Céline, c’est Cendrars ; je veux dire que de l’homme ancêtre qu’est Blaise s’est détachée la feuille d’artichaut Céline, mais extérieure, loin du coeur savoureux, et à laquelle il lui a fallu donner une saveur artificielle en la trempant dans toutes sortes de sauces (…) Quand il dit : « Ah ! les salauds » – cela vaut quarante pages d’inoculodoncocucocandries du docteur-rhéteur Destouches ».

Céline n’en prendra connaissance que deux ans plus tard, pendant l’été 1947. réaction immédiate : « j’ai envoyé à Cendrars une lettre dans les termes que vous imaginez – où je traite Vox de lope, salope, galapiat merdeux et la sauce. Tout ce qu’il mérite. Salir un homme enchaîné et qui vous nourrit c’est un petit comble. » Vox a entretemps quitté ses fonctions chez Denoël depuis juin – ce que Céline ignore sans doute – et, à partir de septembre, le dossier Céline se retrouve donc géré par Jeanne Loviton puis par Guy Tosi, à qui Céline envoie ce nouveau courrier. Sur demande de Jeanne Loviton, Tosi se rendra à Copenhague le 18 novembre. Et le 3 décembre, les Éditions Denoël envoient à Céline son compte d’auteur, lequel « se trouve actuellement complètement soldé », mais, dès le lendemain, l’écrivain dénonce par lettre recommandée ses contrats et va mener une guerre à la maison Denoël : la tension ira grandissante jusqu’à l’année suivante, où la rupture est officialisée, après 16 ans de collaboration.

Céline fera publier une nouvelle édition du Voyage en juin 1949 chez un éditeur belge, Frémanger, aux éditions Froissart, puis d’autres publications chez Chambriand et Monnier avant que Gaston Gallimard, à la manoeuvre, ne vienne racheter les Editions Denoël en octobre 1951. Le Voyage au bout de la nuit sera ainsi enfin réimprimé en France, officiellement, en mars 1952, dans un tirage de 9 000 exemplaires, plus 1 050 exemplaires sous cartonnage de Paul Bonet.

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