« Le jour le plus long »

S.l.n.d. [1962].
8 f. (135 x 210 mm), stylo bille bleu.
Manuscrit autographe.

Précieux manuscrit inédit de Joseph Kessel, composé à l’occasion de la projection en avant-première parisienne du film de Daryl F. Zanuck, Le Jour le plus long, adapté du best-seller de Cornelius Ryan et présenté au Palais de Chaillot le 25 septembre 1962.

Près de vingt ans après le Débarquement, Kessel revient ici sur ses propres souvenirs d’Angleterre, dans les derniers jours précédant le 6 juin 1944, et son matin même. Le texte devait prendre la forme d’un article, destiné à un journal que Kessel ne nomme pas, mais il ne fut finalement pas publié. Cette absence de publication lui donne un intérêt singulier et un statut de témoignage direct, où Kessel se souvient de RAF Hartford Bridge, base aérienne située à une soixantaine de kilomètres de Londres, où il était alors cantonné comme Acting Captain. Il participait à des missions relevant des services spéciaux, chargées notamment de recueillir et transcrire les messages émis depuis le sol français par les résistants. Autour de lui, les équipages, les aviateurs, les officiers français libres et les formations alliées sentent approcher l’événement décisif, et le manuscrit restitue admirablement cette atmosphère d’avant-bataille : L’Angleterre fermée sur elle-même par les mesures de sécurité, l’interdiction absolue d’entrer ou de sortir du territoire, la vie ordinaire de Londres qui continue en surface, les couples à Hyde Park, les escaliers du métro, les loisirs, les habitudes : sous cette routine veille l’attente aiguë du grand débarquement.

« L’attente se faisait plus lourde et difficile et anxieuse à porter. En avril, on avait appris, tout à coup, l’interdiction absolue de sortir d’Angleterre ou d’y entrer. Les autorisations préalables, les ordres de mission les plus impérieux ne valaient plus rien à cet égard. Alors dans l’île murée, scellée sur elle-même, tout le monde avait compris: une mesure de sécurité aussi dramatique pouvait seulement annoncer que le grand débarquement allié sur les côtes françaises, promis et remis de année saison à saison, allait, enfin, avoir lieu (…) Sans doute la vie poursuivait son cours. Les gens de Londres se rendaient à leur travail, à leur loisir, à leurs plaisirs. Les couples continuaient de s’embrasser à Hyde Park et sur les escaliers mobiles du métro. Mais présent, latent, sous-jacent sous la routine, les habitudes, les obligations, les amours, veillait sans répit leur sentiment d’attente aigu, poignant. On le percevait davantage encore presque physiquement là ou des masses humaines étaient rassemblées dans les casernes pour le ‘action décisive saut décisif. L’un de ces endroits, à 60 Km environ de Londres, s’appelait Hartford Bridge304. Cette immense base aérienne recevait depuis la bataille d’Angleterre, des groupes d’aviations toujours plus nombreux et variés: reconnaissance, chasse, bombardement. Elle en était gorgée, truffée. Mais l’escadrille venue la dernière et tout récemment sur ce terrain n’appartenait à aucune des g[ran]des formations régulières, ne relevait d’aucun command[emen]t classique. Elle se composait d’un très petit nombre d’équipages de la RAF et d’une demi-douzaine de « colis » selon l’argot avion, dont j’étais et tous officiers de la France Libre. Nous dépendions des services spéciaux (…) Quand donc le Grand Jour, le D Day? Demain? Ou après-demain? Ou la prochaine semaine, la prochaine heure? Personne n’était dans le secret des Dieux (…) M’endormir. Pas pour longtemps. Un aiguillon singulier m’éveilla. Quelque chose avait changé dans le climat, l’équilibre de Hartsford Bridge. Pourtant tout était à sa place autour de moi. Le matin précoce de juin avait la même tonalité lumineuse qu’hier. Je m’habillai en hâte, sortis. Aussitôt, par les visages, les interactions, les attitudes gestes, je le sus en toute certitude: le débarquement était commencé. Quelques minutes plus tard j’entendis la radio le crier au monde (…) La voix du speaker égrenait les noms de lieux inconnus qui, désormais, seraient de l’histoire. S[ain]te Mère l’Église, Omaha Beach, Pointe du Hoc, Ouistreham… Le jour le plus long commençait. »

Préiceux manuscrit qui se situe ainsi à la croisée de deux temps : juin 1944, vécu depuis l’Angleterre, au plus près des Forces françaises libres ; septembre 1962, lorsque le film de Zanuck transforme le Débarquement en grande fresque internationale. Entre les deux, Kessel reprend sa place naturelle : celle du témoin qui sait donner à l’histoire une respiration romanesque unique !

Les feuillets sont rassemblés d’un bloc, titré par Kessel dans un feuillet plié en deux avec cette note : « Article «Longest Day» pas publié. Tous n’étaient pas des anges. Préface, lettre de Gaulle ».

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