Un des 10 premiers exemplaires sur vergé de hollande (n° 9).
Les circonstances du second semestre de l’année 1914 avaient rendu l’attribution du prix Goncourt sinon impossible, du moins compliquée. Le 31 octobre depuis le restaurant Drouant et ce pour la première fois (on déjeunait jusque-là au Café de Paris, avenue de l’Opéra), les Dix s’interrogent puis, le 19 décembre, après avoir réélu son bureau, l’Académie se rallie à la proposition d’Hennique et publie le communiqué suivant :
« L’Académie Goncourt ne pouvant, sans infraction à ses statuts, affecter à une oeuvre de secours, nationale ou particulière aux Lettres, le montant de son prix annuel a décidé de ne point le décerner en 1914. Elle a considéré d’autre part l’injustice qu’il y aurait à ne se prononcer que sur les ouvrages publiés jusqu’au mois d’août, beaucoup de volumes annoncés et prêts à paraître étant restés chez l’imprimeur, par suite de la mobilisation des auteurs et des éditeurs. Mais ce qui est différé n’est pas perdu et le prix Goncourt réservé ne se confondra pas avec celui de l’année prochaine. Il en sera donné deux en 1915. »
En fin de compte, il sera décidé de ne décerner qu’un prix en 1915, au roman de René Benjamin, Gaspard ; quant aux deux prix que l’Académie annonçait vouloir attribuer, ils seront remis à l’année 1916 : Henri Barbusse, pour Le Feu et Adrien Bertrand pour L’Appel du sol, ce dernier ayant été mis en concurrence avec le Sous Verdun de Maurice Genevoix.
Du livre Bertrand, Norton Cru dans Témoins saluera l’image forte, violente mais aussi profondément humaniste qu’il donne au conflit :
« Adrien Bertrand avait des dons littéraires remarquables (…). Sa mort à vingt-huit ans est une des pertes les plus cruelles que la littérature ait subies du fait de la guerre (…). Sa valeur contribuera à faire placer le roman parmi les meilleures oeuvres de ce genre et dont les auteurs n’ont pas été combattants (…) ».
Adrien Bertrand rédigea son roman sur son lit d’hôpital, après avoir contracté une tuberculose pulmonaire dont il ne se remettra pas. Le roman paraît en feuilleton dans la Revue des Deux Mondes à partir du mois d’août 1916, puis en volume en novembre ; en décembre, la double délibération des jurés Goncourt ne donna pas lieu à un grand suspense :
« En deux scrutins, la décision est validée, avec des majorités claires et nettes : le prix Goncourt 1916 est attribué à Barbusse avec huit voix contre deux et celui de 1914 à Adrien Bertrand par neuf voix contre une, celle d’Octave Mirbeau qui offre son suffrage à Genevoix. Comme il fallait bien justifier son vote, il fut hypocritement reproché au normalien d’avoir choisi un titre [Sous Verdun] qui donnait l’impression qu’il allait parler de la grande bataille de 1916, alors que son ouvrage relatait les affrontements survenus en Meuse d’août à octobre 1914. Le favori d’avril s’était fait doubler par une étoile filante et un mourant. » (Jean-Yves Le Naour, La Gloire et l’Oubli. Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre, Michalon, « Histoire », 2020.)
Adrien Bertrand, toujours malade, réformé en mars 1917 décédera à Grasse quelques mois plus tard (novembre). Roland Dorgelès, qui a rédigé la notice qui lui est consacrée dans l’Anthologie des écrivains morts à la guerre, en dressera ce portrait :
« Nous nous étions connus en 1913 à L’Homme libre de Clemenceau et ce qui, dès l’abord, me frappa, ce fut ce terrible regard, droit, flamboyant, cet insoutenable regard qui n’appartient, croit-on, qu’aux héros de roman. On sentait vraiment, dans ces yeux-là, brûler une âme : elle brûla vite… Il aimait fougueusement les idées, les choses, la vie ; son activité s’emparait de tout avec une sorte de fièvre. […] Indifférent à personne, aimé par tous ceux qui l’approchaient, c’était vraiment le plus loyal des amis, le plus beau des esprits. » Dorgelès, pour illustrer le propos, choisit de partager un extrait du texte : le chapitre IV de L’Appel du sol, « Sur les tombes du cimetière ».
Jean Norton Cru, Témoins, p. 88-90 et 578-580 ; Anthologie des écrivains morts à la guerre, I, 72 ; Talvart, I, 419.













