Feuillets d’Hypnos

Paris, Gallimard, coll. « Espoir », (20 avril) 1946.
1 vol. (115 x 175 mm) de 97 p. et [3] f. Maroquin rouge, imposant décor passant sur le dos composé d’un jeu de filets dorés et au palladium, formant sur les plats plusieurs formes asymétriques, contreplats bord à bord de maroquin rouge et gardes assorties, titre au palladium, tranches dorées sur témoins, couvertures et dos conservés, chemise et étui bordés (reliure signée de P.-L. Martin, 1958).
Édition originale.

Un des 23 exemplaires sur vélin pur fil Lafuma-Navarre, celui-ci hors commerce lettré « a » et justifié par René Char : « Mon exemplaire. R.C. ».

Les Feuillets d’Hypnos furent écrits entre 1943 et 1944 à Céreste, lorsque René Char, sous le nom de « capitaine Alexandre », dirigeait dans les Basses-Alpes la Section Atterrissages-Parachutages de la Résistance. Le nom d’Hypnos – dieu grec du sommeil, frère de Thanatos – désigne chez Char celui qui veille pendant la nuit clandestine. Toute l’esthétique fragmentaire du livre procède directement de cette vie de maquis : « J’écris brièvement. Je ne puis guère m’absenter longtemps. »

À l’origine, les Feuillets ne constituent pas un livre mais un carnet de guerre, un ensemble de notes, d’ordres, de pensées et d’éclats poétiques rédigés au milieu même des opérations clandestines. Appelé à Alger par l’état-major allié afin de préparer le débarquement de Provence, Char enfouit en juillet 1944 son carnet manuscrit dans le mur d’une maison à demi détruite. Retrouvé après la Libération, ce dossier devient la matière première du futur livre.

Le 17 juillet 1945, Char écrit à Gilbert Lely : « Je me suis mis violemment au travail. Cela s’appelle : Carnet d’Hypnos (Hypnos est un nom d’homme) 1943-1944. J’ai été assez heureux pour retrouver récemment le journal que je tenais à Céreste, enfoui à mon départ pour Alger dans un trou de mur. C’est ce journal que je vais publier […]. Je mets de l’ordre dedans, j’abrège ou je développe suivant les cas. »

De ce premier état naît une dactylographie primitive de 72 fragments, puis une seconde version, profondément remaniée, achevée en août 1945 et destinée à l’imprimeur. Conservée aujourd’hui à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, elle porte cette note capitale de Char : « Il n’existe pas d’autre manuscrit des Feuillets d’Hypnos. J’ai détruit, pour des raisons faciles à comprendre, le carnet des originaux […] hormis un feuillet conservé comme témoin. »

En revanche, cet exemplaire vient changer ce que l’on savait des manuscrits de travail qui ont servi à la publication du recueil : il conserve en effet le plus important ensemble manuscrit connu des Feuillets d’Hypnos : vingt-six feuillets autographes comportant quatre-vingt-douze pensées ou fragments.

22 f. sont rédigés au verso de papier à en-tête des Forces Françaises Combattantes (Section Atterrissage Parachutage, P. C. Avignon), 1 f. au verso de papier à en-tête du Comité de la Libération Nationale (Mouvements unis de résistance) et les 3 derniers f. sur papier vélin, avec la note autogrpahe « (1943-1944) // René Char » noté au dernier feuillet.

Parmi ces 92 fragments, trois sont inédits et deux le sont partiellement, tous placés dans l’ordre : avertissement, 1, 2, 5, 6, 7, 8, 9, 14, 15, 17, 23, 27, 28, 31, 34, 32, 30, 35, 29, 44, 46, 51, 48, 47, 49, 50, 52, 54, 38, 41, 53, 37, 57, 61, 62, 63, 64, 66, 68, 79, 85, 90, 86, 87, 94, 97, 98, 103, 106, 105, 109, 99, 115, 114, 113, 110, 112, 116, 118, 122, 123, 125, 124, 126, 127, 131, 132, 121, 134, 140, 138, 139, 147, 150, 154, 153, 156, 146, (fragment inédit A), 159, 162, (fragment inédit B), 172, 174, 233, 161, 166, (fragment inédit C), 167, 158, 157, 141.

Fragments partiellement inédits :

[35] p. 6 Je pense : ils sont engrais et non pas résultat. Je dis : Vous serez une part de la saveur du fruit.

[44] p. 6 La neige attend la neige. Ne rien affirmer avant d’avoir entrepris.

Fragments inédits :

p. 21 Chacun de nos actes est une direction.

p. 22 Ici la gratuité est inhumaine.

p. 23 On ne saurait dire qu’une femme nue soit jolie mais une femme dévêtue est belle.

Plusieurs fragments apparaissent ici dans un état antérieur ou différent de celui de l’édition Gallimard, développant certains passages, en condensant d’autres, en modifiant à de nombreuses reprises la ponctuation et le rythme intérieur. Ces éléments permettent de comparer le manuscrit avec la copie Zyngerman (cf. le catalogue René Char, BNF, 1990, n° 105), qui doit être antérieure car elle ne comporte que 72 fragments. Par ailleurs une comparaison avec la page reproduite dans le catalogue cité montre que les ajouts et corrections autographes ajoutés à la dactylographie ont été intégrés dans notre manuscrit. Mais surtout, le jeu Zyngerman ne possède que 9 feuillets autographes, pour un total de seulement 72 fragments.

Bien que le manuscrit soit très soigné, certains indices, comme le triple soulignement des majuscules, laissent penser qu’il ne s’agit pas d’un manuscrit d’offrande ou de dédicace, mais bel et bien du jeu personnel de René Char, mise au net intermédiaire d’un état antérieur destinée à être dactylographiée par la suite pour la publication.

L’importance de ce dossier est considérable : jusqu’ici, les principaux manuscrits connus relevaient surtout de copies dactylographiées annotées ou d’exemplaires enrichis après publication. Ici, au contraire, le texte semble au plus près de sa naissance clandestine, à la suite des deux dactyloraphies de références (Doucet et Zyngerman), dans l’exacte temporalité qui suit la rédaction du recueil et avant sa parution.

Le premier feuillet sert de titre : « Feuillets d’Hypnos – fragments », puis est suivi par le manuscrit de l’avertissement qui précède le texte: « Ces notes n’empruntent rien à l’amour de soi… »), dans son état préparatoire et portant les indications de mise en forme qui seront bien celles du texte publié.

Albert Camus choisit ce texte pour inaugurer la collection « Espoir » qu’il dirige chez Gallimard. Les Feuillets d’Hypnos répondent profondément à sa méditation morale et historique, qu’il formulera quelques années plus tard dans L’Homme révolté : « Nous sommes dans le nihilisme […] Le seul espoir est de le nommer au contraire et d’en faire l’inventaire pour trouver la guérison au bout de la maladie. » Cette publication marque le début de la grande amitié entre Char et Camus ; lorsque les Feuillets seront repris dans Fureur et Mystère en 1948, Char dédiera l’ensemble à Camus.

Char avait par ailleurs conservé avec son exemplaire des photographies originales de premier ordre, maintes fois reproduites ailleurs. Elles sont toutes faites à Céreste, et légendées de sa main sur le feuillet de montage : « Céreste Hiver 1943-1944 », « Céreste septembre 1944 » et « Céreste sept. 1944 avec le cantonnier Giroux et sa mère » : pour ces deux-là, elles portent cette mention au verso par Char : « Céreste, à mon retour d’Alger », en uniforme. Ces deux dernières sont prises par Irisson, le photographe ami de Char, en septembre 1944, dans le but de tourner un film documentaire sur la Sap et le maquis de Céreste – un projet qui n’aboutira pas. Le premier cliché présente René Char en blouson américain Field Jacket M-41, orné des galons de capitaine et d’un insigne en tissu de parachutiste de la R.A.F. en compagnie des Giroux, le cantonnier du village et sa mère à laquelle, « craignant une perquisition, [il] demanda un jour […] de cacher des codes et autres documents importants sous ses jupons » (René Char, Bibliothèque nationale, p. 76). L’autre photographie, prise le même jour et toujours à Céreste, le présente sous le même uniforme, parmi un groupe de villageois et de quelques gendarmes. La jeune fille qui porte une robe à carreaux et se tient au premier rang est Mireille Sidoine, la fille, âgée de onze ans, de Marcelle Sidoine-Pons, la « renarde » des Feuillets d’Hypnos en son poème 222. Celle à qui Char offrira un exemplaire manuscrit et à qui il écrit le 18 septembre. 1947 : « j’ai écrit à un libraire [Jean Hugues] que je connais que tu désirais vendre les Feuillets d’Hypnos que tu possédais et que je donnais mon accord » (BnF, p. 209). Seraient-ce ces feuillets, ensuite enrichi du propre exemplaire de Char, enrichi des éléments photographiques ? Ces photographies sont reporduites dans le catalogue Char, BnF (n° 100) ; une autre épreuve identique fut offerte à Adrienne Monnier, en 1949 (Vente Boisgirard, Paris, 1998, n° 66, reproduite), ainsi qu’à Max-Pol Fouchet. D’autres épreuves sont connues, Irisson en ayant tiré plusieurs autres à partir de 1945, dans des formats plus grands (100 x 170 et 120 x 180 mm),

S’ y ajoute une carte postale adressée à René Char par André [Ravaute] : ce dernier, traducteur de l’anglais (notamment des poèmes de Wallace Stevens), peintre et illustrateur, est originaire du Vaucluse et échangera par la suite avec le poète une longue correspondance qui comporte un peu plus de 200 lettres, rédigées entre 1946 et 1984 (Compiègne Enchères, 23 juin 2018) ; elles sont encore inédites – seuls quelques extraits ont été publiés par Laurent Greilsamer dans L’Eclair au front. Son témoignage dans Le Cahier de L’Herne consacré à René Char est d’importance : à la lecture de Seuls demeurent, qui vient d’être publié, le jeune homme de 20 ans se rend aux Névons, « la maison familiale de l’Isle-sur-Sorgue où René Char, alias capitaine Alexandre, était revenu s’installer après le Maquis. René Char avait fait son cabinet de travail dans une pièce d’angle du rez-de-chaussée. Au mur, une reproduction du Prisonnier de Georges de La Tour ; sur la cheminée, une photographie d’Arthur Rimbaud à seize ans ; sur la table, une boîte bleue, ronde et plate, qui avait contenu des détonateurs et que Char avait convertie en tabatière, car, à cette époque, il roulait ses cigarettes. Un colt dans un étui de cuir était accroché près de la porte. Sur la table, encore, un dossier portant, au crayon rouge, l’inscription « S.A.P.R 2 » et, je l’appris plus tard, une copie de Feuillets d’Hypnos. ». René Char a conservé une carte postale représentant le portrait sculpté d’Hypnos, avec ces mots : « Au British Museum j’ai trouvé le portrait d’Hypnos. Affectueusement André ».

L’exemplaire est enfin est enrichi d’un long envoi autographe signé au docteur Zara : « Le mont du Lubéron semble dormir, et plus souvent souffrir derrière ses cicatrices encore visibles lorsque je m’approche de lui en 1963. « Bonne nuit, Hypnos ! » Personne n’a parlé. Un enfant du passé, un enfant resté enfant est là derrière un troupeau, peut-être éternel comme la clarté des étoiles. »

Provenance : René Char, Edmée Maus (ex-libris); Docteur Zara (envoi et vente, 2026).

Merveilleux exemplaire, sans doute le plus précieux des 23 exemplaires de tête.

#32612
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