Feuillets d’Hypnos

Paris, Gallimard, coll. « Espoir », (20 avril) 1946.
1 vol. (115 x 175 mm) de 97 p. et [3] f. Demi-maroquin rouge, plat en liège, titre doré, contreplats et gardes assortis, tête dorée, couvertures et dos conservés (reliure signée de Lobstein).
Édition originale. Envoi signé : « à André Breton, pour le temps qu'il nous reste à vivre, orageux et clair, affectueusement, René Char ». Un portrait de René Char est joint au volume, légendé au dos « 1944 - photo Irisson - Isle/Sorgue ». Il représente le poète en habit du « capitaine Alexandre », à la Libération, de face.Il est joint également le prière d'insérer.

Ce « témoignage d’actualité », au sortir de la clandestinité, constitue l’un des textes décisifs de 1946 et, pour Char, le maître-livre de l’après-guerre : 237 fragments d’une grande densité qui forment autant une chronologie du maquis qu’un constat d’impuissance « dérisoire » de la poésie comme instrument politique.

Précieux exemplaire adressé à André Breton, en des termes d’une intensité presque programmatique sinon indécise (« orageux et clair »), qui constitue – à notre connaissance – l’unique envoi d’après-guerre à l’ancien compagnon surréaliste et probablement l’une des plus belles provenances qui soient, avec celles d’Albert Camus et de Paul Éluard, l’autre ami du surréalisme. La bibliothèque de Breton comptait plusieurs titres de Char dédicacés, la plupart datant de la première époque surréaliste :

Arsenal (1929), « à André Breton, dans cette île des pas perdus, qu’il découvre. Avec toute mon affection, avec toute ma confiance, René Char » ;

Arsenal (1930), « à André Breton, que j’admire. Très amicalement, René Char » ;

Ralentir travaux (Kra, 1930) avec double envoi d’Éluard et de Char ;

Dehors la nuit est gouvernée (G.L.M., 1938), avec envoi ;

Poème écrit par les quatre frères Roux (G.L.M., 1939) avec envoi du préfacier qu’est Char ;

et enfin le volume des Poètes d’aujourd’hui (Seghers, 1961) « avec la fidèle pensée de René Char » – seule dédicace avec cet Hypnos d’après-guerre.

En retour, Breton adressa à Char plusieurs titres, tous dédicacés : l’emblématique Nadja, relié par Paul Bonet, mais aussi Introduction au discours sur le peu de réalité, le Second Manifeste du surréalisme, L’Immaculée Conception, Les Vases communicants, Qu’est-ce que le surréalisme ? et le dernier texte écrit par Breton depuis la France, Fata Morgana, publié à Buenos Aires en 1942.

Des textes – hormis ce dernier – offerts à René Char dans les temps premiers de leur rencontre, au tournant des années 30, après Arsenal : « c’est désormais avec les hommes qui ont nom Paul Éluard, André Breton, Louis Aragon, que se traduiront mes efforts » ; Char cosignera, avec les deux premiers, Ralentir travaux avant de se détacher finalement du mouvement en 1934 sans totalement rompre en contribuant encore à quelques tracts ; en 1947, il refusera l’exposition sur le surréalisme en saluant néanmoins « un grand moment de sa vie qui ne connut jamais d’adieu ».

Feuillets d’Hypnos est offert au retour de Breton des États-Unis, lequel a lieu le 25 mai 1946. Des retrouvailles en trompe l’oeil : la fidélité à un passé commun conduit Char à afficher son estime pour Breton, qu’il affirmera encore davantage l’année suivante dans La Lettre hors commerce en se rangeant aux côtés de ce dernier lorsque le jeune mouvement surréaliste révolutionnaire de Christian Dotremont et Noël Arnaud, auquel Char s’est intéressé dans un premier temps, s’en prend à Breton. Si un même refus du stalinisme rapproche les deux hommes, des divergences vont conduire à la rupture : c’est essentiellement l’expérience de la guerre qui a irrémédiablement creusé la distance de Char avec un mouvement surréaliste dont le pouvoir d’action lui apparaît dérisoirement littéraire face aux dangers de l’Histoire. C’est encore ce reproche d’irresponsabilité qui surgira dans la bouche de Char pour désavouer Breton dans la querelle de L’Homme révolté.

« En publiant Seuls demeurent en 1945 puis Feuillets d’Hypnos en 1946, Char apparaît au grand jour comme un poète dégagé de la tutelle surréaliste. Mais son émancipation ne signifie en aucun cas un reniement : le surréalisme reste le cadre à partir duquel se comprend la trajectoire de Char, et c’est bien dans cette filiation que le situe généralement la critique de l’époque, fût-ce pour souligner l’écart ou le progrès accomplis par le poète (…) Aussi assiste-t-on, jusqu’en 1948, à des retrouvailles ponctuelles entre Char et le mouvement. Le poète intervient non seulement dans différentes revues surréalistes ou surréalisantes nées au lendemain de la Libération, mais aussi dans les polémiques qui opposent le groupe de Breton aux tendances qui, comme le surréalisme révolutionnaire, tendent au rapprochement avec le communisme : on voit alors Char, malgré des hésitations ou des agacements, conserver à Breton une fidélité et une estime héritées de leur passé commun. Pourtant leur reconnaissance mutuelle ne doit pas cacher le fossé qui s’est creusé entre eux depuis la guerre, et qui ne fera que s’accentuer au fil des années, jusqu’à la querelle de L’Homme révolté en 1951-1952, qui verra Char prendre clairement le parti de Camus contre celui de Breton. Signe que l’éloignement accompli avec Moulin premier en 1936 s’est mué, quinze ans plus tard, en une véritable coupure. » (Olivier Belin, René Char et le Surréalisme, Garnier, 2011, p. 489).

Précieux exemplaire.

#32164
Retour