Un des 500 exemplaires du premier tirage (seuls les 20 exemplaires de tête sur Ledger sont numérotés).
Envoi signé : « À mon Ami des reflets comme des profondeurs, à René Char, au juste et au devin, André Breton ».
L'exemplaire est exceptionnelement enrichi d'une variante autographe de la main d'André Breton en page 8 : « verrier » [barré et remplacé par] « cueilleurs de verre ».
Marseille, octobre 1940 : plus grande ville en zone libre mais surtout seul port encore en activité qui ne soit sous contrôle allemand, Marseille et ses environs sont alors les seules portes de sortie de France, portes encore ouvertes sur Alger, Londres, et l’Amérique… Français ou étrangers menacés par Hitler, Mussolini et Franco ou surveillés par le régime de Vichy, des centaines de personnes vivent clandestinement dans l’attente du visa qui les sauvera. De nombreux militants politiques, des intellectuels et des artistes, dont beaucoup sont juifs, forment un condensé des avant-gardes européennes.
L’Emergency Rescue Committee de New York envoie à Marseille son représentant : Varian Fry. Ce dernier, grâce à la générosité de Mary-Jane Gold, peut louer une grande bastide dans le quartier de la Pomme, avec pour tâche d’aider les intellectuels et artistes qui s’y entassent dans l’attente d’un visa. Il n’a d’abord qu’une liste de 200 personnes à sauver pour une mission qui ne devait durer que trois semaines. Elle durera 13 mois (jusqu’à son renvoi par Vichy) et permettra la fuite de plus de 2 500 personnes…
La villa Bel-Air abrite bien vite l’essentiel du groupe surréaliste en exil : André Breton, sa compagne Jacqueline Lamba, leur fille Aube, Jean Arp, Victor Brauner, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Wifredo Lam, Max Ernst, Sylvain Itkine, Benjamin Perret, Jean Malaquais, André Masson, Victor Serge… Des passerelles s’établissent alors entre la villa, surnommée par ses résidents « Château Espère-visa » et les autres lieux de regroupement de réfugiés comme les châteaux de la Reynarde, de Montgrand ou Pastré. Le dimanche, des fêtes surréalistes y sont même organisées, avec cadavres exquis et ventes aux enchères improvisées où les oeuvres proposées sont accrochées aux arbres centenaires. René Char, qui y compte plusieurs de ses amis, s’y rendra deux fois au cours de l’hiver 1940, avant de rejoindre pour de bon le maquis des Basses-Alpes.
André Breton, lui, souhaite quitter la France et cherche, pour l’heure, à reconstituer momentanément le phalanstère de ses rêves. C’est au cours de cette liberté qu’il sait menacée qu’il compose un nouveau poème, d’une longueur inusitée (plus de 400 vers) : Fata Morgana. Ce sera son dernier écrit – dédié à sa femme Jacqueline – rédigé sur le sol français avant son départ pour les États-Unis. Il souhaite le voir publier illustré de dessins de Wifredo Lam, « un jeune peintre né de père chinois et de mère cubaine (noire) qui est, de tous les artistes que je connais, celui qui me paraît actuellement avoir le plus à dire ». Wifredo Lam, après avoir quitté son île natale de Cuba pour l’Espagne en 1923, est installé à Paris depuis 1937 et a rencontré Breton en 1939.
Très vite, des clichés et des épreuves sont réalisés pour une parution de ce poème d’une « rare douceur », comme le souligne Léon-Pierre Quint, son premier lecteur et directeur de la maison qui doit en assurer la publication à 215 exemplaires, les Éditions du Sagittaire. Mais, le 6 mars 1941, tout s’écroule : le gouvernement de Vichy censure le texte et interdit la publication, « différée jusqu’à la conclusion définitive de la paix » ; seuls cinq exemplaires d’épreuves sont sauvés (lettrés A, B, C, D et E : ce seront ceux de Breton, Jacqueline Breton, Wifredo Lam, Peggy Guggenheim et Gilbert Lély). Pour Breton, il faut faire vite : Fry est menacé d’expulsion, et il faut tout faire pour traverser l’Atlantique au plus tôt. Tout s’accélère et, le 25 mars 1941, grâce à Peggy Guggenheim qui finance cette ultime traversée, Breton, sa femme et leur fille Aube parviennent à embarquer sur Le Capitaine Paul Lemerle en direction du Nouveau-Monde via la Martinique, pour « La traversée des proscrits ».
Sitôt arrivé à New York, Breton prend contact avec Max Laughlin et Peggy Guggenheim pour une parution dans la revue News Directions, qui aura lieu en novembre 1941. Mais il tient plus que tout à une édition française, tant ce poème « fixe [s]a position de résistance plus intransigeante que jamais aux entreprises masochistes qui tendent, en France, à restreindre la liberté poétique ou à l’immoler sur le même autel que les autres ». Il se tourne alors vers Roger Caillois, qui dirige l’Institut français de Buenos Aires et anime depuis juillet 1941 la revue Les Lettres françaises. Caillois, qui avait quitté le mouvement surréalistes en 1935, fâché avec Breton, accepte de publier Fata Morgana, un texte que « je préfère à tout ce que j’ai écrit en vers jusqu’ici », écrit Breton dans la première lettre qu’il lui adresse depuis des années.
Breton fait parvenir le texte depuis New York tandis que Benjamin Péret, depuis Mexico, est chargé de faire parvenir les clichés de Lam. Le 7 mai 1942, Caillois accuse réception du texte, suivis par les clichés mexicains au début de l’été. Malgré une situation financière catastrophique, Caillois se lance dans l’impression dès juillet : « je le publierai immédiatement et mettrai fin à ma malheureuse tentative d’éditions. Car ces petits livres ont rencontré l’indifférence la plus désolante ; ni on les a achetés, ni on n’en a parlé, et la caisse est vide ; il reste à peine pour la revue ». Le 10 juillet 1942, 520 exemplaires sont imprimés, qui ont beaucoup de mal à gagner New York. Un premier envoi, massif, y compris d’exemplaires de luxe, se perd. Sur place, Caillois avoue à Breton que « la vente est nulle, mais non l’intérêt, du moins par le Chili (Gomez Correa, Huidobro, Jorge Caceres ; êtes-vous en rapport avec eux ?) ». Un second envoi est évoqué : « le climat est peut-être, il me le paraît du moins, meilleur à New York ». Mais là aussi, les plaquettes ne parviennent pas à l’auteur, qui se plaint auprès de Caillois en février 1943 de n’avoir toujours pas reçu un seul exemplaire du poème : « J’espérais pouvoir vous accuser réception de Fata Morgana mais, une fois de plus, le numéro des Lettres Françaises me parvient seul. J’espère que votre premier envoi vous a été retourné, dans la confusion postale qu’a entrainée mon changement de domicile ».
Les exemplaires de Fata Morgana sont restés rares et, sur la poignée d’exemplaires que Breton réussira à obtenir, seuls deux avec envoi sont connus : celui de Patrick Waldberg (Christies, collection Paul Destribats I, 2019, n° 568) et celui de Robert Valançay (Pierre Bergé & associés, Mille nuits de rêves, Kahn III, 2021, n° 100).
Celui de René Char vient aujourd’hui s’ajouter à ces deux seuls exemplaires avec envoi et constitue le seul exemplaire avec une provenance littéraire d’importance.
Wifredo Lam collaborera avec plusieurs écrivains et poètes : Antonin Artaud, André Breton, Aimé Césaire, Max-Pol Fouchet, Edouard Glissant, Michel Leiris et bien sûr René Char, avec deux ouvrages majeurs : Le Rempart de brindilles (en 1954) et Contre une maison sèche, en 1976. Ce volume, sans doute livré à Char dans l’immédiat après-guerre, constitue la première rencontre esthétique du poète et du peintre : elle sera suivie d’une autre, en 1947, à Paris, dans la galerie parisienne de Pierre Loeb rue de Seine ; un étonnant récit rend compte de l’effet de présence qui saisit le poète, en mai 1947, devant deux toiles de l’artiste cubain. Alors que son odorat est sollicité « dans l’arrière-boutique, par deux toiles noueuses, agressivement surgies de terre, qui dégageaient leur violent et lancinant arôme de forêts réconciliées avec des personnages imminents ». Il ne retrouvera la puissante sensation évoquée que « le surlendemain, parcourant de nuit le plateau des Claparèdes dans le Luberon », grâce à un « choeur de grillons stridulents » (M. Creac’h, Dictionnaire René Char, Garnier, 2015, p. 334).
Étienne-Alain Hubert in André Breton, OEuvres complètes II, Pléiade, p. 1786-1787 ; « Lam filled several sketchbooks with fantastical drawings while in Marseille. Breton later selected seven of these to illustrate his poem Fata Morgana (1942), the first of Lam’s many collaborations with poets. These drawings also provided Lam with the point of departure for many of his large-scale works in Cuba. » Moma, exposition Lam, 2026).



