Facile
Ouvrage culte des surréalistes, Facile forme selon Parr et Badger un parfait ménage à trois en unissant la poésie, la photographie et la typographie, l’ensemble célébrant l’amour et le corps de Nusch. Réunis autour de cinq poèmes et douze photographies, Paul Éluard, Man Ray et Guy Levis Mano créent un jalon de l’édition illustrée marquant le réveil de l’érotisme dans l’art des années 1930, où, dans les nus de Man Ray, le corps n’apparaît jamais dans sa totalité selon un procédé propre à l’Homme-Lumière. La tête entière ne se montre qu’une seule fois ; les yeux jamais. « C’est en raison de l’intégration des images au texte que cet ouvrage a été fondamental pour le modernisme et une source d’inspiration pour des générations de graphistes » (Parr & Badger).
« Souple et élégant, le corps nu de Nusch décore les pages dans une présentation qui innove : solarisations, impressions en négatifs, doubles expositions ; ce corps nu semble flotter sur chaque page comme un dessin dans un espace indéterminé. Le seul autre sujet photographié dans le livre est une paire de gants », une paire qu’Éluard confiera à Paul Bonet pour les intégrer dans l’exemplaire qu’il lui établira en 1944.
Précieux exemplaire, offert sans doute au sortir de la guerre à un jeune homme prometteur, âgé d’une vingtaine d’année : Evrard de Rouvre. Petit-fils de Charles Bourlon de Rouvre, qui lui légua une fortune considérable, le jeune homme fonde, à vingt et un ans, les Éditions Vrille, en 1944. Le premier livre publié est son propre recueil de poèmes, Instant, dont Éluard put avoir eu connaissance ; vient ensuite la revue Vrille, dont le premier numéro « La peinture et la littérature libres » est illustré par Oscar Dominguez : il réunit des textes et oeuvres de Georges Bataille, Henri Michaux, Max Ernst, Pablo Picasso, Salvador Dalí, qu’il voit défiler dans sa galerie d’antiquités Présence des arts du 38 avenue Pierre-Ier-de-Serbie. Curieux, politiques, grands industriels et collectionneurs s’y presseront des années durant. La bibliophilie ne lui était pas étrangère : sa bibliothèque – dispersée en deux vacations (1979 et 1980) – ne contient que des livres choisis, voire somptueux, en grands papiers et belles reliures. Éluard y est le poète le plus représenté. Cet exemplaire de Facile n’y figure pas. Éluard s’est étrangement trompé sur le prénom – ce ne sera ni le premier ni le dernier – en orthographiant Evrard « Edouard ». De Rouvre connaîtra par la suite une longue carrière de producteur de cinéma, tout en poursuivant la direction de nombreuses autres sociétés. Il meurt tragiquement en 1979, assassiné par son majordome.
Pour les 20 exemplaires de tête sur japon, Éluard et Man Ray décident d’ajouter une épreuve originale, tirée avec le procédé novateur que Man Ray a inventé au début des années trente : la solarisation. « Le procédé (…), qui reste secret jusqu’en 1933, créait une impression de désincarnation grâce à l’action de la lumière au cours du développement de la photo. La solarisation intensifia la fascination de Man Ray pour la lumière artificielle et pour l’isolement des objets afin d’en accroître le mystère (…). La solariation produisit des visages et des mains qui semblent en suspens dans le vide, des têtes qui ressemblent à des masques, des torses auxquels une luminescence malsaine apporte la légèreté de l’éther – le tout dans des tirages magnifiques » (in The Art of Man Ray, National Museum of Art, Smithsonian Institution, ed. Gallimard,1989, p. 175 et sq.). Pour illustrer le procédé de cette définition, c’est la photographie de Facile qui est choisie (p. 209) : un recadrage solarisé du corps de Nusch, qui vient illustrer le poème « L’Entente ». Toutes les épreuves originales de 1935 furent signées par Man Ray, à la mine de plomb, en angle inférieur droit de la photo. Elle n’est pas présente dans cet exemplaire.
Pour l’édition de Facile, Le tirage est constitué de 1225 exemplaires : 25 exemplaires sur japon (numérotés 1 à 20 et I à V) et 1200 exemplaires sur vélin (1000 numérotés de 21 à 1020 et 200 hors commerce numérotés de VI à CCV). Il a été en outre imprimés quelques exemplaires hors commerce non numérotés, y compris pour les exemplaires sur japon, sans qu’il soit établi avec certitude que la photographie solarisée les accompagnait.
Trois exemplaires sur japon sont à la BnF (celui de Nush, celui de Guy Lévis Mano et le n° 9, relié par Bonet) ; un seul aux États-Unis (au MET, récemment acquis puisqu’il s’agit de l’exemplaire Loliée, passé en vente en 2016, relié par Pierre-Lucien Martin en 1968) ; le Getty et le Moma possèdent quant à eux une épreuve de la seule photo solarisée, sans exemplaire du livre. Aucun japon ne figure dans les autres principales institutions américaines : Beinecke Library (Yale), Morgan Library (New York), Hougton (Harvard), Huntington (Los Angeles), Smithsonian (Washington), Harry Ransom Center (Austin) ou McFarlin (Tulsa).
Nous proposons cette liste succinte des 18 exemplaires que nous avons pu recenser :
Exemplaires numérotés [1-20] avec la photo
n° 1, en feuilles, envoi d’Éluard et Man Ray à Guy Lévis Mano (Bibliothèque Nationale de France, Fonds GLM) ;
n° 6, en feuilles (Sotheby’s Bibliothèque Régine & Bernard Loliée, 2016, lot 277) ; collection privée ;
n° 9, reliure de Bonet (Carnets, 799 ; commandée par et pour la Bibliothèque Nationale de France) ;
n° 11, en feuilles (Christie’s, Avant-garde, 2011, lot 201) ; collection privée ;
n° 12, reliure de Martin, collection privée ;
n° 13, reliure de Leroux (Christie’s, Destribats I, 2019, lot 409)
n° 17, en feuilles ; librairie Walden ;
n° 19, reliure de Bonet (Carnets, 802) ; collection privée ;
n° [?], en feuilles (New York Antiquarian Book Fair, 2024, librairie Benoît Forgeot, [vendu]).
Le Moma (New York) et le Getty Research Institute (Los Angeles) possèdent la photographie solarisée seule.
Exemplaires sur japon, hors commerce :
exemplaire Paul Eluard ; envoi de Man Ray, reliure de Paul Bonet (Carnet, 656 ; Christies, Avant-garde, 2017, lot 23), avec la photo ;
exemplaire Man Ray (n° II), envoi d’Éluard et Nusch (Christie’s, Daniel Filipacchi, 2004, lot 101), avec la photo ;
exemplaire Nusch Eluard ; envoi d’Éluard et Man Ray (Bibliothèque Nationale de France, Fonds Trutat 2016), avec la photo ;
exemplaire Lise Deharme, envoi d’Eluard et Man Ray, avec la photo ; collection privée ;
exemplaire Evrard de Rouvre, envoi d’Éluard, sans la photo ; Librairie Walden ;
hors commerce non numéroté, reliure de Martin, (Sotheby’s, Bibliothèque Régine et Bernard Loliée, 2016, n° 277 ; Collection Bluff puis MET New York), avec la photo ;
hors commerce non numéroté ; reliure de Leroux (Loudmer, D’une bibliothèque l’autre, 1995, n° 280), sans la photo [mais truffe d’un tirage postérieur, non signé].
hors commerce non numéroté, collection privée, avec la photo ;
hors commerce non numéroté, en feuilles, sans la photo ; collection privée ;
Exemplaires sur vélin avec envoi
exemplaire n° 161 sur vélin, exemplaire Sylvia Beach, avec envoi d’Éluard et Man Ray,
exemplaire n° 450 sur vélin, exemplaire Marcel Adéma, avec envoi,
exemplaire n° 478 sur vélin, exemplaire Georges Sadoul, avec envoi,
exemplaire n° 510 sur vélin, exemplaire Louis & Peggy Kannenstine, avec envoi de Man Ray,
exemplaire n° 561 sur vélin, exemplaire Robert Ganzo, avec envoi,
exemplaire n° 623 sur vélin, exemplaire non identifié, avec envoi,
exemplaire n° 638 sur vélin, exemplaire Jean Marcenac, avec envoi,
exemplaire n° 757 sur vélin, exemplaire Henriette Gomès, avec envoi,
exemplaire n° 886 sur vélon, exemplaire Edita Hirschowa, avec envoi,
exemplaire n° (?), à Pierre-Jean Jouve, avec envoi et signé par Man Ray,
hors commerce sur vélin [?], exemplaire José Corti, avec envoi et ajout d’une épreuve en tirage postérieur,
hors commerce sur vélin [?], exemplaire Ady Fidelin, avec envoi,
hors commerce sur vélin [?], exemplaire Suzanne and Luc Somerhausen, avec envoi,
hors commerce sur vélin [54], exemplaire René Char, avec envoi,
hors commerce sur vélin [93], exemplaire Jindrich Styrsky, avec envoi,
hors commerce sur vélin [100], exemplaire Leonor Fini, avec envoi,
hors commerce sur vélin [119], exemplaire Gaston Gallimard, avec envoi,
hors commerce sur vélin [137], exemplaire Léon Pierre-Quint, avec envoi,
hors commerce sur vélin [148], exemplaire Guy Crouzet, avec envoi,
hors commerce sur vélin [151], exemplaire Louis de Gonzague-Frick, avec envoi,
hors commerce sur vélin [175], exemplaire René Bertelé, avec envoi,
hors commerce sur vélin [388], exemplaire Serge Béguier, avec envoi,
hors commerce sur vélin [sans numéro], exemplaire Pierre Seghers, avec envoi,
hors commerce sur vélin [sans numéro], exemplaire Sergio Tosi, avec envoi de Man Ray.
Les exemplaires sur japon de Facile sont d’une grande rareté ; celui-ci n’est que le quatrième sur ce papier qui possède un envoi, après les exemplaire offerts à Guy Lévis Mano, Nusch et Man Ray et Lise Deharme, lesquelles viennent avec la photo solarisée, mais la proximité de l’amitié rend la chose “ normale ”.
Robert D. Valette. Éluard. Livre d’identité, 1967, p. 135 ; Roland Penrose, Man Ray, Paris, 1975, p. 125 ; Roth, The Book of 101 Books, Seminal Photographic Books of the Twentieth Century, pp. 86-87 ; Les éditions GLM, [sous la direction d’Antoine Coron]. Bibliothèque Nationale, 1981, n° 73 ; Paul Éluard et ses amis peintres, exposition au centre Pompidou, 1982-1983, pp. 145-149 ; Sinibaldi – Couturier, Regards sur un siècle de photographie à travers le livre, 48 ; Leclair – Née, Dictionnaire Char, Classiques Garnier, 2015, pp. 203-205 ; Des livres rares depuis l’invention de l’imprimerie, [sous la direction d’Antoine Coron]. Bibliothèque Nationale, 1998, n° 194 (exemplaire Guy Levis Mano) ; Parr & Badger, The photobook. vol I. 2006, pp. 104-105 ; Bonet, Carnets, n° 656, 799 et 802 ; Montier, Facile, ou le Livre photographique comme scène érotique, 2012, pp. 108-118 ; The Art of Man Ray, National Museum of Art, Smithsonian Institution, ed. Gallimard,1989, p. 175 et sq.



