Chien blanc

Paris, Gallimard, (9 mars) 1970.
1 vol. (135 x 205 mm) de 253 p. et [1] f. Veau naturel orné d'un décor par impression UV composé d'une image inspirée d'une photographie, réhaussé de projections de teinture noire, titre à la chinoise à l'œser crème, contreplats bord-à-bord du même décor, gardes de chèvre velours noire, tranches dorées à l'or blanc par Jean-Luc Bongrain, chemise et étui bordés (reliure signée de Louise Bescond - titr. Claude Ribal, 2025).

#30448
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Chien blanc

Paris, Gallimard, (9 mars) 1970.
Édition originale.

Un des 23 premiers exemplaires sur vélin de Hollande (n° 15).

Montée en tête : lettre autographe signée à un « Ministre » [Jules Moch], datée du 21 mai [1970], en deux pages en 1 f. (135 x 210 mm), stylo bille bleu.

À Beverly Hills où il avait rejoint sa femme, Jean Seberg, Romain Gary rencontrait un chien-loup dressé, dressé contre les Noirs. Nous sommes en 1968, l’Amérique vit les heures sombres de la ségrégation, et Gary écrit un chef-d’oeuvre. « Je suis en train de me dire que le problème noir aux États-Unis pose une question qui le rend pratiquement insoluble : celui de la Bêtise. Il a ses racines dans les profondeurs de la plus grande puissance spirituelle de tous les temps, qui est la Connerie. »

Moins d’un an plus tard, il termine la rédaction de Chien Blanc, qui paraît fin mars 1970. Le livre fait grand bruit et, quelques jours plus tard, les 9 puis 11 avril, Gary s’en explique quand il termine une série d’émissions pour Radio France : « Je ne voulais à aucun moment me mêler du problème noir, étant donné que j’ai fait mes culbutes idéologiques dans ma vie, jusqu’à pendant 30 ans ; j’ai participé à toutes les bagarres de l’époque, et je me suis dit, je ne veux pas non, par dessus le marché, franchement, dans un raisonnement égoïste, je ne veux plus m’occuper de ça, c’est trop, je ne veux pas en plus avoir 17 millions d’Américains sur la conscience. Ce sont des hommes. Or, comme ce sont des hommes comme les autres, ils ont leur part de salauds, de margoulins, de calculateurs, de petits escrocs et de picaraux et de profiteurs de tout espace, et évidemment, dans l’intérieur du mouvement noir, vous avez une marge parasitaire qui vit à la fois sur la justice de la cause noire et sur les Blancs de bonne volonté pour traire, en quelque sorte, les Blancs et pour profiter du sentiment de culpabilité des Blancs dans leur but personnel. Je pouvais me permettre, et je l’ai fait, de voir un noir comme un homme, et quand c’était un salaud, je le sentais ; j’ai des espèces de radars en moi qui font que, quelle que soit la couleur du peau, l’idéalisme, la beauté de sentiment, les théories et les doctrines, je vois un salaud, et j’en ai vu beaucoup – et qui exploitaient, évidemment, Jean Seberg. Et j’en ai vu, c’était loin d’être la majorité, des garçons vraiment bien sur le plan de la lutte. Mais je voyais les salauds, et Jean avait tendance précisément à ne pas les voir. Alors ça, ça existe naturellement, comme dans tous les mouvements, comme partout, comme ça a toujours existé dans le monde. Vous savez, moi, finalement, depuis toujours, je suis allergique à toutes les formes du racisme, mais quand je dis allergique, j’emploie un mot très doux. Alors s’est posé finalement un problème moral, en ce sens que dès que je suis saisi par un problème, j’ai tendance à en faire un livre. Alors j’ai dit à Jean, écoute, si tu continues à me mêler à cette histoire, ça va finir par un livre, je vais me débarrasser de tes 17 millions de noirs en les fichant dans un livre, on en n’entendra plus parler. Ce qui finalement s’est produit, parce que qu’est-ce que fait un romancier, un écrivain, avec les problèmes, finalement les graves problèmes du monde, lorsqu’il écrit un livre ? Il s’en débarrasse ».

Et le vécu de cette découverte du chien, dresser pour tuer, lui en donna l’occasion rêvée. Par-delà la fable, c’est de l’Amérique en proie aux démons du racisme endémique, et du problème des minorités dont Gary veut parler, à une époque où l’engagement de Jean Seberg lui donne l’occasion de fréquenter les milieux radicaux de Hollywood mobilisés en faveur des noirs, se montrant très ironique à leur égard.

C’est précisément à la sortie de cet enregistrement à la maison de la Radio qu’il croise Jules Moch, qui prend ce jour-là sa suite dans le studio afin de parler de la sortie de son livre, consacré à la figure de Léon Blum. Les deux hommes, très probablement, auront alors un échange qu’ils poursuivront par voie de lettres sur le sujet du racisme, et de son traitement politique ; cette mise au point de Gary en marque, sans nul doute, le point final. Une lettre dont on comprend aisément pourquoi Gary souhaite lui voir conserver un caractère confidentiel.

« Monsieur le Ministre,
Je crois que nous ne nous sommes pas compris. L’idée de vous ‘dédaigner’ comme purement ‘verbal’ est loin de mon esprit. Mais, étant très éloigné des sentiments chrétiens ou judaïques, dans ce domaine, je crois que le racisme doit être combattu par ses propres moyens, c’est à dire par l’extermination physique des germes et des porteurs dans la mesure, uniquement, ou ceux-ci sortent du suintement verbal pour devenir physiquement et structurellement dangereux. Vos méthodes ont toujours été civilisées.
Vous êtes des gens trop honorables. Ayant physiquement exterminé, dans ma vie, un nombre très considérable de racistes, et étant prêt, avec des amis, à continuer, je ne vois dans votre façon de lutter qu’une façon beaucoup trop noble d’aborder le problème de la paranoïa humaine, et de ses manifestations cliniques. Loin de vouloir vous offenser, je voulais simplement vous éviter de vous compromettre avec nous, qui avons les mains sales et qui sommes prêts à aller encore plus loin…
Je vous serais reconnaissant de conserver à cette lettre un caractère personnel.
Bien respectueusement, Romain Gary. »

Jules Moch fut ministre à plusieurs reprises sous la Troisième République puis surtout sous la Quatrième, occupant à huit reprises un portefeuille – notamment l’Intérieur et la Défense. Polytechnicien (X 1912) et ingénieur en chef du Génie maritime, il est décoré de la croix de guerre pour 1914-1918 puis, mobilisé dans la Marine pendant la Seconde Guerre mondiale, affecté au navire amiral de la flotte de Méditerranée. Le 10 juillet 1940, il compte parmi les « quatre-vingts » qui refusent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain ; surveillé par Vichy, il est arrêté le 25 septembre 1940 et incarcéré à Pellevoisin (dans l’Indre), aux côtés de Max Dormoy et Georges Mandel. Libéré en 1941, il entre dans la Résistance, participe à X-Libre (réseau de polytechniciens) et crée le mouvement « 1793 », actif dans les sabotages dans l’Aude et en Ardèche. De 1951 à 1960, il représente la France à la Commission du désarmement des Nations unies et refuse, pour cette raison, d’entrer au gouvernement – années qui recoupent la présence de Romain Gary aux Nations unies, rendant vraisemblables plusieurs croisements entre les deux hommes. Issu d’une génération socialiste marquée par le stalinisme, la guerre froide et l’anticommunisme, Moch s’oppose à l’Union de la gauche dans les années 1970 et démissionne du Parti socialiste le 1er janvier 1975 ; il réaffirme ensuite sa ligne dans son dernier essai politique, Le Communisme, jamais ! (1977).

Jusqu’à Chien Blanc, les bêtes chez Gary sont presque toujours présentées du « bon » côté: le chat de La Promesse de l’aube, le phoque qui ouvre et ferme ce même livre – premières et dernières images d’un monde encore habitable ; les animaux lui servent à refléter à la fois l’innocence et les détraquements humains. Avec Chien blanc, il refuse pourtant la consolation : « écrire, c’est hurler », dit-il en substance, ne cherchant ni les angles ronds ni un « happy end ». L’enjeu n’est pas de nier la nature d’un chien – qui peut mordre – mais de déprogrammer ce qu’on a inscrit en lui. Croyant « le sauver », Gary et Jean Seberg commettent l’erreur fatale de le confier à Keys, dresseur noir et militant, qui entreprend méthodiquement d’inverser le conditionnement: faire de « Chien Blanc » un « Chien Noir ». La logique de vengeance reproduit alors exactement les moyens de l’oppression. Le récit devient celui d’une désillusion : à l’image du chien sacrifié, ce sont des idéaux humanistes qui chavirent – moins par malveillance que par bonne conscience et confiance mal placée.

Deux ans plus tard, toujours pour la radio, Gary raconte comment lui et Seberg ont alors « essayé de le rééduquer. Ca a été une véritable bataille, d’autant que cela se déroulait sur fond de tension, au moment de l’assassinat de Martin Luther King (…) Rééduquer ce chien blanc dont j’avais la charge est devenu une obsession, le problème de tous les conflits entre les blancs et les noirs aux Etats-Unis, parce qu’il y une sortie d’idée que si on pouvait ce chien, cela voulait dire que la cause n’était pas désespérée. La violence des noirs américains est avant un psychodrame dans un but de retrouver leur dignité, sortir de cette aliénation virile, de cette espèce de castration psychologique à laquelle ils ont été soumis par le déni du nom humain qui leur a été fait pendant deux siècles (…) Je me suis attaché à la fois à l’idée de guérir cette bête de quelque chose qui était au fond un racisme, malgré elle ». Le livre est dédié à Sandy, le chien de Gary, en compagnie duquel il fit cet interview en 1970 : il raconte comment il a vécu la première rencontre avec ce « white dog »: « il entra dans mon existence le 17 février 1968 à Beverly Hills, où je venais de rejoindre ma femme Jean Seberg, pendant le tournage d’un film. Sandy avait ramené un compagnon de rencontre : un berger allemand grisonnant, âgé de six ou sept ans environ, une belle bête qui donnait une impression de force et d’intelligence (…) Un après-midi, alors que j’écrivais, j’entendis soudain du côté de la piscine un long rugissement, suivi de ces aboiements saccadés, rapides et rageurs par lesquels les chiens signalent à la fois la présence d’un intrus et l’imminence du combat qu’ils entendent lui livrer dans la seconde qui va suivre. Ce n’est souvent qu’un équivalent canin de notre « Retenez-moi ou je vais faire un malheur », mais, chez les vrais chiens de garde bien dressés, ce n’est pas de la frime. Je ne sais rien de plus énervant que ces déchaînements soudains et furibonds dont le but est de vous immobiliser sur place, en attendant mieux. Je courus dans le patio. De l’autre côté de la grille se tenait un employé noir venu contrôler le filtre de la piscine, et Batka [le nom que Gary lui avait donné, qui signifie pépère, en russe] se jetait contre le portail, l’écume à la gueule, dans un paroxysme de haine à ce point effrayant que mon brave Sandy avait rampé en geignant sous un buisson et s’était transformé en descente de lit. »

À noter enfin le contrechamp cinématographique qu’en fera Samuel Fuller, ami de Gary et autre vétéran de la Seconde Guerre, qui filme la gueule du chien en gros plan, plus frontalement que Gary ne la montre dans le texte, soulignant à l’écran la violence que le livre laisse affleurer.

Remarquable exemplaire, idéalement enrichi et magnifiquement relié par Louise Bescond.

Romain Gary et les animaux (France Culture, 9 avril 1970) ; Romain Gary, génèse de Chien Blanc (France Inter, 11 avril 1970) ; Entretiens avec Francis Galbault, France Inter, 1973)

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