Capitale de la douleur
Un des 109 premiers exemplaires réimposés sur vergé Lafuma-Navarre (n° 85).
Envoi signé : « à René Char qui n'a pas hésité une seconde à affirmer au péril de sa vie, que j'existais ; à René Char que j'aime au péril de ma vie, Paul Éluard ».
Montés en tête :
* Une photographie originale représentant Paul Éluard et René Char ensemble. Elle est annotée par René Char, au verso, « Nice, 1930 ».
* Poème autographe signé « L'Hiver sur la prairie », intégré dans la section « Nouveaux poèmes » (p. 116) - 1 f. (225 x 280) sur papier bleu.
* Le contrat d'édition du recueil sous son titre initial « L'Art d'être malheureux » [rectifié sous son titre définitif de la main de René Char], signé par Éluard et Gaston Gallimard et daté du 26 février 1926.
* Le prière d'insérer sur papier rose, avec le texte de présentation par André Breton, illustré d'un portrait photographique d'Éluard par Man Ray.
Capitale de la douleur est sans aucun doute le premier volume important de Paul Éluard, un recueil clé qui va demeurer l’un des livres de poésie les plus lus du vingtième siècle.
Le recueil forme un itinéraire sentimental et poétique tout autant qu’un précipité de toute l’évolution des formes poétiques qu’Éluard a jusqu’alors testées. La douleur, c’est celle de l’éloignement de Gala, alors éprise de Max Ernst – puis bientôt de Dali. C’est pour elle que la dernière section est rédigée, pour former un chant du malheur, de la passion et de la révolte où la pureté, la grâce, l’absence, le manque, le désir et la peur de la séparation font à nouveau surface : « Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin / Je te cherche par delà l’attente / Par-delà moi-même / Et je ne sais plus tant je t’aime / Lequel de nous deux est absent ».
À sa sortie – l’achevé d’imprimer est du 8 septembre – la bande publicitaire qui entoure le volume annonce : « Allez-y voir vous-mêmes, si vous ne voulez pas me croire ». Elle reprend l’injonction sur laquelle se clôt le dernier des Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont. Une parfaite conclusion qui incite à découvrir ce que contient Capitale de la douleur : cent treize poèmes, répartis en quatre sections indépendantes. Les deux premières reprennent des poèmes issus de recueils précédents : quelques textes tirés du recueil Les Nécessités de la vie et les Conséquences des rêves (1921), de Répétitions (1922, trente-cinq poèmes de la période dadaïste, illustrés de collages de Max Ernst), de Mourir de ne pas mourir (1924, mais sans l’épigraphe ni la dédicace à Breton), puis de l’essentiel de la plaquette Au défaut du silence (déjà composée pour Gala et primitivement publiée en 1925, en secret, et illustrée anonymement par Max Ernst). Éluard y ajoute Les Petits Justes (onze poèmes courts imités des haïkaï japonais) et surtout les Nouveaux Poèmes (quarante-cinq inédits, dédiés encore à Gala), dont les deux derniers comptent parmi les plus célèbres d’Éluard : « La courbe de tes yeux » et « Celle de toujours, toute ». C’est André Breton qui a rédigé le prière d’insérer (également conservé) : « plus encore que le choix que Paul Éluard impose à tous et qui est celui, merveilleux, des mots qu’il assemble, dans l’ordre où il les assemble (…) je m’en voudrais, moi, son ami, de ne pas louer seulement et sans mesure en lui les vastes, les singuliers, les brusques, les profonds, les splendides, les déchirants mouvements du cœur. »
Éluard s’affirme alors comme l’un des partisans et des pratiquants assumés de la poésie liée au surréalisme naissant. Breton ne s’y était pas trompé lui qui, dans le n° 1 de La Révolution surréaliste du 1er décembre 1924, avait choisi d’intégrer parmi les textes de ce numéro inaugural un poème d’Éluard, « L’hiver sur la prairie » : « on peut ainsi tenir pour un coup d’éclat la parution de ce morceau [dont] la singularité saute littéralement aux yeux : sa disposition typographique en vers, sa composition en italiques et son absence de ponctuation indiquent bien que nous avons affaire à un poème. Un poème, qui plus est, lancé par un vers léonin qui semble s’inspirer du souvenir de La Fontaine et de sa montagne qui accouche d’une souris, devenue proverbiale : « L’hiver sur la prairie apporte des souris » » (Olivier Belin, Journée Éluard, ENS Lyon, 2013).
L’exemplaire contient, comme seul autographe ajouté, le manuscrit de ce poème. La propriété de René Char est avérée depuis l’origine et il est cité par Lucien Scheler dans les notes de l’édition qu’il donne en 1968 pour La Pléiade, citant les quatre variantes non publiées, alors que l’exemplaire n’a jamais quitté la collection du poète.
Le volume contient également le contrat avec Gaston Gallimard, signé le 26 février 1926, qui nous renseigne sur les conditions de parution du volume. Il s’agit alors de faire paraître un recueil intitulé L’Art d’être malheureux. Offert à René Char, ce dernier l’annote au sujet du titre modifié ; c’est au cours de l’été suivant que le poète décide de changer son titre pour Capitale de la douleur, au regret de son ami Jean Paulhan qui lui écrit : « Gaston Gallimard est très malheureux que tu veuilles changer le titre : le livre a déjà été annoncé, il y a déjà des souscriptions reçues, etc. Et je regrette, moi, L’Art d’être malheureux. Ne veux-tu pas consentir à le conserver ? » (lettre reproduite dans Robert Valette, Éluard. Livre d’identité, Paris, Tchou, 1967). Éluard n’y consent pas, et le recueil est achevé d’imprimer le 8 septembre 1926.
Parmi les exemplaires saillants offerts, citons ceux de René Crevel, Théodore Fraenkel, Louis Aragon et André Breton, à parution, et, plus tardivement à Gala : d’abord en 1930 puis, une fois la rupture digérée, un autre exemplaire en 1931.
Celui offert à à René Char date de ce deuxième temps, mais n’en demeure pas moins des plus importants : les deux poètes se découvrent à l’automne 1929 ; la rencontre est provoquée par Char qui, cette année-là, envoie un exemplaire de son second recueil publié, Arsenal, à Éluard. Séduit, ce dernier décide de lui rendre visite à l’automne à L’Isle-sur-la-Sorgue, où il passe trois semaines, avant de lui rendre la pareille et de l’inviter à Paris, en novembre. Char logera chez Éluard, rue Becquerel, et rencontre Louis Aragon, André Breton, René Crevel et leurs amis, rejoignant le groupe surréaliste. Le 14 février 1930, un soir de Saint‑Valentin, les surréalistes n’écrivent pas une lettre d’amour, mais organisent une expédition dans un cabaret de nuit du quartier Montparnasse, qui s’est baptisé « Maldoror » : une injure, selon eux, envers Lautréamont. Rappelons qu’Éluard aurait possédé le « manuscrit d’Isidore Ducasse », un manuscrit daté de 1864 du premier Chant de Maldoror. Lors de la bagarre, René Char est blessé d’un coup de couteau dans l’aine. Cet événement fortifie les liens entre les deux hommes, qui partagent alors une vie libre et fastueuse pendant laquelle, en mai 1930, boulevard Haussmann, ils rencontrent ensemble Maria Benz, alias Nusch. Laquelle s’installe peu après avec Éluard – en 1934, René Char sera le témoin de la nouvelle mariée.
Entretemps, au cours de cette riche année 1930, ce sera le fameux voyage en Avignon, au printemps, où Breton, Char et Éluard écriront Ralentir Travaux. Revenus à Paris, les trois hommes fondent en juillet la revue Le Surréalisme au service de la révolution ; Char regagne ensuite le Sud et passe l’été près de Cannes, en compagnie de Nush et Éluard, avant de s’embarquer, depuis Marseille, vers Barcelone pour séjourner à Cadaqués chez Salvador Dalí et Gala, devenue la nouvelle muse du peintre. C’est lors de ce séjour sur la côte d’Azur qu’est prise la photographie qui est montée en tête de l’exemplaire, probablement prise par Nusch, qui est la seule à les accompagner. On ne connaît que deux photos antérieures de Char et Éluard ensemble, faites lors du séjour en Provence (une à Avignon, faite par Breton, l’autre au château de Lacoste, par Valentine Hugo).
Précieux et émouvant exemplaire, dont la dédicace dit beaucoup : elle pourrait faire référence à la rixe du 14 février, car l’on ne voit guère d’autres occasions qui pourraient expliquer une telle phrase, même plus tardivement. Sauf à n’être après tout qu’une déférente et magnifique preuve d’amitié.
Impressionnante reliure dessinée et exécutée par Renaud Vernier et Claude Ribal, en buffle et bois d’essences précieuses.
Provenance : René Char (envoi) ; Pierre Leroy (Collection littéraire, Sotheby’s, 28 juin 2002, n° 190, alors broché, et sans la photo).
Bibliothèque nationale, En français dans le texte, 1990, nº 357 ; Œuvres complètes, La Pléiade, notes et variantes, p. 1380).












