Lettre à Michael et Babette Wills

Petite Plaisance, Northeast Harbor (Maine), 12 février 1980.
4 p. en 2 f. (184 x 264 mm) recto-verso, à l'encre bleue, en anglais, signée « Marguerite ».
Très belle lettre sur la mort de Grace Frick, écrite moins de trois mois après sa disparition, et important témoignage sur l’ancienne amitié américaine de Yourcenar avec Michael et Babette Wills.

Grace Frick était morte à Petite Plaisance le 18 novembre 1979, après une longue maladie. Yourcenar revient ici sur « the terrible months (nearly the whole year 79) of anxiety and fatigue », passés auprès de sa compagne dont les souffrances ne pouvaient plus être soulagées, puis sur la semaine de sa mort, où survinrent néanmoins, écrit-elle, « some beautiful moments ».

Elle décrit notamment, avec une grande précision, l’inhumation des cendres au Brookside Cemetery de Somesville. Accompagnée seulement du jardinier et de deux infirmières, elle avait elle-même transporté les cendres, déposées non dans une urne funéraire mais dans un panier indien recouvert d’un foulard de Grace. Le retour à la terre devait se faire sans appareil funèbre, parmi les feuillages, le gazon étant ensuite replacé.

La cérémonie elle-même répondait à ce même dépouillement. Un jeune pasteur choisi par Yourcenar lut des textes de saint François, des philosophes chinois et des poètes japonais. Elle avait notamment retenu un passage de Tchouang-tseu consacré à la mort, dont elle note que les habitants du village, population de pêcheurs, saisirent parfaitement la portée.

La lettre quitte ensuite le deuil pour les projets de voyage. Michael et Babette Wills lui avaient proposé de venir séjourner auprès d’eux à Willy Nilly, leur maison de Portola Valley, en Californie. Yourcenar, qui déteste désormais l’avion, imagine un fabuleux périple : gagner San Francisco depuis New York par bateau, via le canal de Panama, puis passer trois semaines chez eux, puis revenir en automobile à travers les parcs nationaux – voire de poursuivre jusqu’au Japon ! : « You see that my plans are all made. » Elle reporte toutefois ce voyage, soucieuse de réserver du temps à ses travaux inachevés, et évoque la perspective toujours possible d’un retour à Paris, ville qu’elle dit ne plus aimer, « too big, too Americanized, and too many futile visitors for me ».

La fin de la lettre précise la place des Wills dans la vie américaine de Yourcenar : « Babette and Michael, you are among my best and earliest friends in this country ».

Elisabeth « Babette » Wills (1912-2009), née à Saint-Gobain, avait vécu dans les milieux artistiques du Paris des années 1930 avec son premier mari, le peintre américain Paul Ullman. Réfugiés aux États-Unis en 1940, ils s’établirent dans le Connecticut ; Ullman fut tué en France en 1944 alors qu’il travaillait pour l’Office of Strategic Services. Babette épousa Michael Wills en 1945.

Installés ensuite à Portola Valley, les Wills firent de Willy Nilly un lieu de rencontres où passèrent artistes, intellectuels et militants. L‘amitié évoquée par Yourcenar était ancienne : Michael Wills apparaît dans sa correspondance dès les années d’après-guerre. La présente lettre en offre cependant un témoignage particulièrement explicite, près de trente-cinq ans après le mariage des Wills. Elle se termine sur une notation familière qui contraste avec la gravité de ses premières pages : « Excuse my writing! I have the dog on my knees » – le chien est Zoé, la fidèle compagne de Petite Plaisance, que Yourcenar mentionne à plusieurs reprises dans sa correspondance et qu’un journaliste décrit encore auprès d’elle, quelques mois plus tard, en septembre 1980.

Joint : ensemble de six coupures de presse (dont une photocopie) américaines conservées par les Wills, relatives à Marguerite Yourcenar et notamment à son élection, le 6 mars 1980, à l’Académie française, dont elle fut la première femme membre. Une enveloppe autographe de Yourcenar adressée à « Mr. and Mrs. Michael Wills, Anastasia Road 2, Portola Valley, Palo Alto, California », oblitérée à Northeast Harbor le 13 décembre 1980, témoigne de l’envoi de cette documentation. Parmi les coupures figurent également des articles consacrés à Grace Frick et à sa mort en novembre 1979.

Les lettres de Marguerite Yourcenar de cette qualité sont particulièrement rares.

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