Le Flagellant de Séville
Un des 5 premiers exemplaires sur vélin de Hollande Van Gelder Zonen (n° II).
Publié en 1951, Le Flagellant de Séville appartient à un moment très particulier de l’oeuvre de Paul Morand. Écarté de la carrière diplomatique à la Libération et installé en Suisse, il se tourne vers le roman historique et entreprend alors un livre d’une ampleur et d’une construction inhabituelles chez lui, coutumier des oeuvres qui célèbrent la vitesse, le raccourci et l’instantané.
L’action se déroule dans l’Espagne occupée par les armées napoléoniennes, entre 1808 et 1813. Morand y met en scène le conflit entre les Espagnols qui prennent les armes contre l’occupant français et ceux qui, par admiration pour la France des Lumières et pour Napoléon, acceptent de servir le nouveau régime. Le sujet en filigrane est donc celui de l’occupation, de la fidélité, de la résistance et de la collaboration – avec toute l’ambiguïté que ces mots avaient nécessairement acquise pour un écrivain français en 1951.
Le 7 septembre 1949, alors qu’il travaille encore au roman à Vevey, Morand en donne lui-même à Jacques Chardonne cette saisissante définition : il écrit, dit-il, « un long roman de 500 pages qui sera le calvaire d’un Espagnol collaborant avec les Français (1808-13) par amour de Napoléon ».
Le rapprochement avec les années 1940 est d’autant moins indifférent que Morand écrit après sa propre expérience de Vichy. Diplomate de carrière, il avait poursuivi son service sous le régime, qui le nomma ministre de France à Bucarest en 1943 puis ambassadeur à Berne en 1944. À la Libération, sa situation lui vaut d’être écarté du Quai d’Orsay ; il demeure alors en Suisse et ne sera réintégré dans ses droits qu’en 1954. C’est pendant cette période de retrait que naît Le Flagellant.
Michel Collomb, qui a retenu Le Flagellant de Séville parmi les huit romans de Morand réunis dans la Pléiade, insiste précisément sur un double niveau de lecture : l’Espagne napoléonienne fournit à Morand la distance historique à travers laquelle il revient, sans jamais les nommer directement, sur l’Occupation, la Collaboration et l’Épuration. Sous l’exactitude historique du récit espagnol affleurent de nombreuses allusions à ce que Morand avait lui-même connu et vécu.
La nature de cette transposition demeure discutée. Certains commentateurs ont lu le roman comme une justification indirecte de la Collaboration ; d’autres ont davantage insisté sur l’ambivalence du livre et sur la manière dont Morand distribue les raisons, les fidélités et les aveuglements entre les deux camps. Dès sa réponse au discours de réception de Morand à l’Académie française, Alain Peyrefitte remarquait cette ambiguïté : tout en présentant le héros comme pris dans le « drame de la collaboration avec l’occupant », il observait que la sympathie du romancier semblait parfois aller davantage à l’intransigeante Marisol, hostile aux Français, qu’à son mari Don Esteban.
La publication de la correspondance avec Jacques Chardonne a depuis rendu plus sensible encore l’arrière-plan personnel et politique de cette oeuvre de l’après-guerre, sans pour autant réduire le roman à un simple texte à clefs. Le Flagellant de Séville reste d’abord un vaste roman historique, nourri d’un important travail documentaire, et l’une des tentatives les plus ambitieuses de Morand dans le genre.
Peyrefitte le tenait ainsi pour « peut-être [son] oeuvre la plus construite » et, surtout, « celle où [il avait] mis le plus de [lui]-même ». Morand lui-même reconnaissait volontiers, à la fin de sa vie, la part personnelle investie dans ce « drame de la collaboration ».
Très bel exemplaire, parfaitement établi par Hélène Alix : formée auprès de son père, le relieur Paul Guglielmoni, Hélène Alix (1920-2006) travailla avec son mari Henri Alix dans l’atelier qu’ils fondèrent en 1947, 52 rue Saint-André-des-Arts. Jusqu’à la mort d’Henri, en 1959, leurs reliures portent la signature « H. Alix ». Hélène poursuivit en solitaire l’activité de l’atelier et adopta la signature « Alix » seule, avant d’être rejointe par son fils Jean-Bernard, qui devait à son tour reprendre l’atelier en 1985 – en conservant la même signature.
La facture ancienne de cette admirable janséniste permet sans hésiter de l’attribuer à Hélène Alix.
Le tirage de tête le plus restreint de l’oeuvre romanesque de Morand.

