La Situation du Surréalisme entre les Deux Guerres

[Vichy, Presses du Ministère de l'information, 1943].
1 vol. (202 x 266 mm) de 17 p. Chagrin janséniste bleu, titre doré en long, tête dorée, couvertures conservées [reliure probable de Florence Loeb].
Édition originale ronéotypée, sans mention de lieu ni de date, tirée à 250 exemplaires, antérieure à la première édition typographique publiée par Fontaine en 1945.

Exceptionnel exemplaire de la bibliothèque Loeb, portant deux importantes inscriptions autographes : un long désaveu signé d'André Breton, daté de décembre 1946, et une déclaration signée de l'homme qui affirme avoir réalisé clandestinement le tirage, précisant pour la première fois ses circonstances matérielles.

Sur la couverture, Breton a inscrit :

« Ah ! ça, par exemple ! Je m’élève une fois pour toutes contre cette publication frauduleuse qui s’est passée à tous égards de mon agrément. Je la flétris comme feuille morte et – j’en donne acte ici à mon ami Pierre Loeb – je la voue soigneusement au piquetage et à l’effacement avec lesquels elle compose déjà. André Breton. Décembre 1946. »

Au dernier feuillet, une seconde inscription, signée B. Meuleau, répond à cette condamnation :

« Je soussigné certifie avoir tiré cette feuille morte à 250 ex. sur les presses ronéo du Ministère de l’Information de Vichy en 1943 pour nos amis. B. Meuleau ».

Ces deux témoignages donnent à cet exemplaire une place particulière dans l’histoire éditoriale du texte. Le premier établit sans équivoque que Breton n’avait ni autorisé ni approuvé cette impression. Le second en revendique l’exécution, en précise le lieu, la date, le procédé, le tirage et la destination, jusqu’alors demeurés incertains.

Le texte est celui de la conférence prononcée par André Breton le 10 décembre 1942 devant les étudiants français de l’université de Yale, à l’invitation du professeur Henri Peyre. Réfugié aux États-Unis depuis 1941, Breton y dresse un bilan du surréalisme entre les deux guerres et réaffirme la portée de ses ambitions poétiques et révolutionnaires dans un monde bouleversé par le conflit.

Le discours paraît dans la revue new-yorkaise VVV, n° 2-3, en mars 1943, accompagné de dessins de Max Ernst, puis en plaquette aux éditions de la revue Fontaine, en septembre 1945. Il sera repris dans La Clé des champs en 1953. La version ronéotypée conserve notamment le paragraphe final par lequel Breton annonçait à ses auditeurs des projections et la lecture de plusieurs poèmes, passage supprimé des éditions ultérieures.

La déclaration du typographe Meuleau permet de restituer l’origine de cette impression singulière : Vichy, en 1943, sur les appareils de reproduction du ministère de l’Information. Dans la France de l’Occupation, la diffusion d’un texte de Breton, alors exilé aux États-Unis, constitue une initiative remarquable : le choix de ces presses administratives, et plus encore leur utilisation pour reproduire un texte surréaliste venu d’Amérique, donne à l’entreprise un caractère paradoxal. Breton, revenu en France après la guerre, découvre cette édition qu’il juge frauduleuse. Son indignation ne porte pas sur le texte lui-même, mais sur sa reproduction sans autorisation. Au-delà de sa rareté bibliographique, il apporte un témoignage direct sur la circulation des textes surréalistes entre l’exil américain et la France occupée.

On connaît seulement deux autres exemplaires dédicacés de cette édition : celui adressé à Robert Valançay, portant un envoi non moins énergique de Breton, qui « désavoue absolument cette «édition» misérable (moins clandestine que frauduleuse) et sur laquelle j’appelle plus que sur tout autre espèce de mes livres la dent des rats» (Geneviève et Jean-Paul Kahn, Mille nuits de rêve III, PBA, 18 juin 2021, n° 102). Le second envoi figure dans le fonds Julien Gracq conservé à la bibliothèque universitaire d’Angers, dédicacé à Nora Mitrani.

Aucun de ces deux exemplaires n’est signalé avec une déclaration comparable de l’imprimeur. Par ailleurs, précisons enfin que l’assertion d’un tirage à 250 exemplaires en tirage signé par André Breton est fausse. Outre les mentions fantaisistes trouvées ici et là, on lit cette référence dans les notes de l’édition Pléaide (OC Pléiade, p. 1355), qui cependant précise ne pas en avoir eu entre les mains mais le cite d’après une mention dans le catalogue de la librairie Valette (1989).

Pour l’avoir consultué, cet exemplaire, ainsi qu’un second récemment croisé, sont bien justifiés, mais d’une simple mention de tirage (250 exemplaires), d’une main qui n’est pas celle de Breton. Outre le fait qu’il aurait refusé une telle chose – ce qu’il confirme dans l’exemplaire Loeb – , il est aux Etats-Unis au moment de l’impression. Et ne pourrait pas davantage, après-coup, ni justifier ni signer quoi que ce soit d’une publication qu’il dénigre tant.

Provenance : collection Florence et Edouard Loeb (Paris, Sotheby’s, 2012, n° 10).

Centre Pompidou, Breton, pp. 352 ; Sawin, Martica, Surrealism in Exile and the Beginning of the New York School (Cambridge, MIT Press 1995), pp. 244 et sq. ; André Breton, « Situation du Surréalisme entre les deux guerres », VVV 2-3, mars 1943, New York ; Surrealism and Anti-fascism : Anthology, Munich, Hatje Cantz Verlag, 2024, ill. 1, 4 à 14, 17 rep. p. 178 à 190.

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