La Peste
Envoi signé : « à Marcel Varlet avec tous les vœux de chance et de courage. Albert Camus Juin 1959 », et un petit soleil dessiné.
En juin 1959, Camus vient de quitter Lourmarin, où il a séjourné du 28 avril au 28 mai et avancé dans la première partie du Premier Homme. De retour à Paris, il est alors tout entier occupé par le théâtre. Son adaptation des Possédés de Dostoïevski, créée au Théâtre Antoine le 30 janvier, connaît un important succès et reste à l’affiche jusqu’à la relâche estivale ; le 30 mai encore, Camus participe à une rencontre avec le public à l’issue d’une représentation. Le spectacle continue puis s’apprête à partir en tournée en France et en Europe. Dans le même temps, Camus est en négociation avec Malraux : il espère prendre la direction du Théâtre Récamier et travaille déjà à la constitution d’une future troupe. Il a déjà rencontré Malraux à ce sujet, l’ordre de subvention vient d’être signé et l’auteur pense sa nomination prochaine. Tant et si bien que, le 25 juin, il adresse au ministère des Affaires culturelles des « propositions théoriques pour un Nouveau Théâtre » et, quelques jours plus tard, vient en spectateur suivre le concours du Conservatoire pour y chercher de jeunes acteurs.
C’est dans ce contexte parisien que Camus livre, en ce mois de juin 1959, ses voeux de « chance et de courage » à Marcel Varlet. Est-ce un candidat pour les planches du théâtre Récamier, lieu désigné de sa future nomination ?
Douze ans après la publication du roman, l’envoi de juin 1959 acquiert une résonance particulière, alors que Camus est engagé dans de nouveaux projets où le théâtre occupe une place centrale. Quelques mois plus tard, le 4 janvier 1960, Camus meurt dans l’accident de Villeblevin, laissant dans sa sacoche le manuscrit inachevé du Premier Homme.
Paru en 1947, La Peste devient immédiatement l’un des grands livres de l’après-guerre : succès critique et public, il fixe la grammaire camusienne de l’honneur et de la mesure. Un récit entamé dès 1941, depuis Oran – et tandis qu’une terrible épidémie de typhus se répand sur l’Algérie -, qui transpose en fable de peste l’expérience du mal historique et d’un « mal qui répand la terreur » : une chronique tenue à hauteur d’homme où la lutte lucide et solidaire répond à la contagion des idéologies meurtrières. En fond, La Peste nourrit la réflexion que Camus poursuivra sur scène (Caligula repris et remanié, L’État de siège, Les Justes) et en adaptation (Larivey, Calderón, Lope de Vega).
Le texte définitif de La Peste, dont les premières lignes sont écrites dès 1942, est achevé dans le courant de décembre 1946. Le point final est apposé sans joie : « J’ai l’idée que ce livre est totalement manqué, que j’ai péché par ambition et cet échec m’est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d’un peu dégoûtant. » Camus est loin d’imaginer qu’il deviendra un best-seller et un classique populaire, le troisième titre le plus vendu des éditions Gallimard, après Le Petit Prince et L’Étranger. Traduit dans des dizaines de langues, le cycle de « La Révolte » pèsera dans l’attribution du Nobel de littérature, dix ans plus tard. « Ce que l’on apprend au milieu des fléaux, c’est qu’il y a dans les hommes plus à admirer qu’à mépriser » écrit-il dans La Peste. Tout en montrant les capacités humaines de solidarité, de combat, Camus alerte pour ne jamais oublier les leçons des épreuves : « Le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais ».
Bel exemplaire, dans lequel le dédicataire a conservé une coupure de presse à la mort de Camus.
Quelques rousseurs.


