Lettre au général de Gaulle
« Mon Général,
en rentrant hier à Paris, le journal m’a appris à la fois la splendide manifestation de Vincennes, la reconstitution du Komintern, le plébiscite de la Sarre. Excellentes, merveilleuses nouvelles ! Permettez-moi de vous adresser toutes mes félicitations pour votre admirable discours qui a fait tressaillir toute la France. Remercions Dieu qui nous donne un chef. Je regrette que mon éloignement de tout, dans ce petit village de Brangues, et mon grand âge, ne m’aient pas permis de figurer dans les diverses manifestations récentes, au premier rang de vos partisans. La déclaration des Neuf est merveilleuse. Je ne pouvais en croire mes yeux, chaque ligne va au-delà de ce que nous pouvions attendre, et je buvais du lait en la lisant. S’il y a encore des aveugles en France, c’est qu’ils le veulent bien. Ma grande joie, c’est que non seulement nous avons en vous un chef, c’est de sentir que dans tout l’Occident, à cette heure solennelle, il n’y a pas un homme à votre taille et que vous êtes appelé à prendre le commandement de la bannière [sic] internationale. La situation politique est maintenant claire. Il n’y a plus lieu de s’attarder aux défiances mesquines et aux rancunes passionnées. L’ennemi no 1 est la barbarie soviétique et que cela nous plaise ou non, c’est l’Allemagne qui a situation de bouclier. Quand on a un bouclier, il faut que ce bouclier soit solide. Agréez, mon Général, l’assurance de mon entier dévouement. P. Claudel ».
Revenu à Paris après un séjour à Brangues et un passage en Suisse, Claudel vient de découvrir dans la presse le discours prononcé par de Gaulle à Vincennes le 5 octobre 1947, l’annonce du Kominform et les résultats des élections sarroises.
À soixante-dix-neuf ans, il regrette que son éloignement et son âge ne lui aient pas permis de figurer, lors des récentes manifestations, « au premier rang de vos partisans ». Quelques mois après la création du Rassemblement du peuple français, son soutien dépasse cependant la politique intérieure. Il prête au Général une vocation européenne, sinon occidentale :
« Ma grande joie, c’est que non seulement nous avons en vous un chef, c’est de sentir que dans tout l’Occident, à cette heure solennelle, il n’y a pas un homme à votre taille et que vous êtes appelé à prendre le commandement de la bannière internationale. »
Son enthousiasme devant la « déclaration des Neuf », adoptée par les partis communistes réunis en Pologne, peut surprendre. Claudel y voit la confirmation manifeste de la division du monde en deux camps, qui doit dissiper toute illusion sur les intentions soviétiques : « Je ne pouvais en croire mes yeux, chaque ligne va au-delà de ce que nous pouvions attendre, et je buvais du lait en la lisant. S’il y a encore des aveugles en France, c’est qu’ils le veulent bien. »
La conclusion donne à cette lettre sa portée la plus singulière. Deux ans après la guerre, l’ancien ambassadeur invite à dépasser les ressentiments envers l’Allemagne pour envisager sa place dans la défense de l’Europe : « La situation politique est maintenant claire. Il n’y a plus lieu de s’attarder aux défiances mesquines et aux rancunes passionnées. L’ennemi n° 1 est la barbarie soviétique et que cela nous plaise ou non, c’est l’Allemagne qui a situation de bouclier. Quand on a un bouclier, il faut que ce bouclier soit solide. »
De Gaulle lui répond dès le 9 octobre, le remerciant du « précieux réconfort » que lui apporte sa lettre et exprimant le souhait de le revoir et de le consulter. Claudel consigne dans son Journal, le 13 octobre, cette réponse « pleine d’effusion ». Leur rencontre a lieu le 31 octobre. Dans les notes qu’il prépare pour cet entretien, le poète presse le Général d’accepter la présidence du Conseil : « Nous avons besoin de vous immédiatement. Battre le fer quand il est chaud, ne pas s’user dans une campagne extérieure interminable. » De Gaulle entend toutefois attendre ; au sortir de l’entrevue, Claudel constate : « Il attend la crise financière décisive. »
La lettre témoigne ainsi d’une attente précise : au-delà de l’hommage au libérateur de la France, Claudel exprime l’espoir de son retour aux affaires, qu’il cherchera à hâter lors de leur entretien.
La datation du 8 octobre est proposée d’après le Journal, qui situe le retour de Claudel à Paris le 7 au soir, et la mention « en rentrant hier à Paris » ouvrant la lettre. L’édition de la correspondance retient le 7 octobre.
Provenance : Charles de Gaulle (1890 – 1970) ; puis Philippe de Gaulle (1921 – 2024) puis, Artcurial, « De Gaulle, Une succession pour l’Histoire », 16 décembre 2024, n° 207.
Paul Claudel, Journal, t. II, Bibliothèque de la Pléiade, entrées des 7, 13, 20, 23 et 31 octobre 1947, pp. 611-615 ; Correspondance Paul Claudel – Charles de Gaulle, p. 115 (in Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 234).


