Mort à crédit
Envoi signé : « À Fernand Vanderem, très sincère hommage, LF Céline ».
La postérité aura remis le livre à sa juste place : celle des très grandes oeuvres de la littérature française. En une rage inspirée, une vigueur peu commune, une truculente férocité, le narrateur rend compte de son enfance, frappée du sceau de la pauvreté et du dénuement. Outrancière dans sa narration, l’histoire allie le grotesque à l’horreur, et révèle dans sa forme une permanente recherche du style de la part de son auteur, qui estimait que seul n’importait plus que le style. Encore davantage que Le Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit marquait l’intrusion de Céline dans ce qu’il qualifiait lui-même de « voie de raffinement spontané ».
À noter que seuls les exemplaires hors-commerce des trois premiers papiers contiennent le texte intégral, qui devra attendre 1982 et l’édition Pléiade pour être enfin proposé au public : « Le sexe, dans Mort à crédit, est agressivement présent… En 1936, la suppression, sur demande de l’éditeur, des mots ou passages les plus scandaleux avait quelque peu déplacé le sens de la provocation ».
Dès le 6 mai 1936, les premières pages sont imprimées. Denoël écrit à Descaves, pressé de lire un roman dont la date de mise en vente est sans cesse repoussée : « Voici les 544 premières pages de « Mort à crédit ». Je ne veux pas vous faire attendre plus longtemps ce magnifique ouvrage. Je recevrai la fin vendredi soir et vous la ferai porter aussitôt. » Ce sera fait deux jours plus tard, et, le 8 mai, les exemplaires peuvent partir au brochage, où les attendent les couvertures. Les exemplaires en grand papiers seront fabriqués dans la foulée, avec évidemment le même achevé d’imprimer, au cours de la semaine du 11 au 17 mai.
Rare exemplaire du tirage imprimé du service de presse, dans les mêmes normes que pour le Voyage au bout de la nuit : un tirage princeps, à 200 exemplaires, sous presse le 8 mai. À la dernière minute, l’imprimeur a refusé de mettre son nom à la fin de l’ouvrage, craignant sans doute pour la réputation de sa firme : au colophon, c’est l’indication : « Imprimerie des Éditions Denoël et Steele, 19, rue Amélie, Paris » qui a été substituée au nom de l’imprimeur Robert Bussière.
L’exemplaire est bien complet du rare supplément publié par l’éditeur, intitulé Petit parallèle, révélant quelques opinions sur Mort à crédit et se terminant par Sans vouloir conclure(monté en fin).
Exemplaire Fernand Vandérem : écrivain, critique, bibliophile et figure majeure du monde du livre, il fut aussi le directeur et l’un des principaux rédacteurs du Bulletin du bibliophile, auteur des chroniques réunies sous le titre La Bibliophilie nouvelle. Sa bibliothèque, riche notamment en éditions originales du XIXe siècle, fut dispersée peu après sa disparition (Giraud-Badin, 1939 et 1940). Céline lui avait déjà envoyé, quatre ans plus tôt, son Voyage au bout de la nuit.
Provenance : Fernand Vanderem (envoi signé, et vente, Giraud-Badin, 1940, n° 789) ; librairie Louis Conard (adj. à) ; collection privée. Bagatalles pour un massacre accompagnait, dans la vente de 1940, le Mort à crédit.
