L’Étranger

Paris, Gallimard, (avril) 1953.
1 vol. (120 x 185 mm) de 171 p., [1] et 1 f. Broché.
Envoi signé : « au docteur Colin, cette petite monographie d'un “cas” intéressant, avec les remerciements et la respectueuse pensée d'Albert Camus ».

Un peu plus de dix ans après sa publication, L’Étranger est déjà un classique et vient de connaître les faveurs d’une édition en cartonnage Bonet. Sur ce plan, tout va bien pour Camus. Mais c’est sans doute le seul « Ou le monde est fou, ou nous le sommes, écrit-il à la fin du mois de juin à René Char. Lequel est supportable ? Finalement, l’âme est recuite, on vit contre un mur. Mais il faut durer, vous le savez comme moi. Durer seulement, et jour… » (Correspondance, p. 118). Les années 1953-1954, pour Camus, comptent parmi les plus douloureuses de sa vie. À l’automne 1953, l’état psychique de Francine se dégrade gravement. Après un séjour en Algérie, puis une première prise en charge, elle est soignée à la maison de santé de Saint-Mandé par les docteurs Marcel Montassu et Tatiana Collin – que Camus, comme plus tard Olivier Todd, orthographie ici avec un seul l. C’est à cette femme médecin, alors mêlée de près au drame domestique de l’écrivain, que cet exemplaire est adressé. Quelques mois plus tard, après l’épisode du saut par la fenêtre et la décision difficile des électrochocs, Francine partira en convalescence à Divonne-les-Bains, une station thermale au pied du Jura, à quelques kilomètres du lac Léman. « Pendant des années j’ai vécu clôturé dans son amour. Aujourd’hui il faut que je fuie, n’ayant pas cessé de l’aimer, d’avoir son souci de moins, qui est difficile. » (Carnet III, p. 122). Camus se juge ici avec sévérité, responsable d’une catastrophe qu’il n’a pas su ou pas pu empêcher.

L’envoi vaut beaucoup plus qu’une formule d’esprit. En présentant L’Étranger comme la « monographie d’un « cas » intéressant », Camus joue sur plusieurs plans à la fois. Il y a d’abord Meursault, observé, jugé, réduit par les autres à ses gestes, à ses silences, à son étrangeté même. Dans la main d’un médecin psychiatre, le roman s’offre donc comme une étrange étude de l’inadaptation, du jugement et de l’écart.

Il y a aussi, en cette année 1954, un écho évident à Dino Buzzati, dont Camus s’apprête à adapter Un cas intéressant pour la scène : le mot, chez lui, n’est jamais innocent, et celui-ci prend ici une résonance particulièrement dense si l’on y ajoute en arrière-plan, le « cas » de Francine, alors soumise au regard, aux hypothèses et aux diagnostics des médecins. Le mot, adressé à celle qui eut la charge des soins de Francine à Saint-Mandé, ne peut être anodin.

Un cas intéressant est offert au public parisien en mars 1955. Avec beaucoup de modestie, Camus expliquera dans sa préface qu’il s’est contenté de fidèlement calquer « la nonchalance étudiée de son langage, son dédain des prestiges extérieurs, et pour le reste [suis] à peine intervenu, sinon lorsqu’il a fallu ajuster la pièce au plateau où elle se déroule ». Dans une lettre à Buzzati, Camus lui confie que « le théâtre est un lieu de vérité (…). Ne croyez pas que mon nom sera décisif pour le succès. Hélas ! non. J’aime votre pièce parce qu’elle est forte et douloureuse. Mais, selon moi, elle a peu de chances pour un succès public ici. Sa vision paraîtra insupportable à notre très frivole Paris. Simplement, c’est un honneur pour moi de vous accompagner dans ce difficile combat et de vous aider, comme je le pourrai. »

L’adaptation du Cas intéressant sera salvateur pour Camus. Mieux, ces retrouvailles avec le théâtre lui feront le plus grand bien.

En mars 1955, lorsque Buzzati arrive à Paris, il en retient des moments de grâce que nous ne pouvons pas ne pas retranscrire : « C’était pour moi la première fois – j’ai foncé d’une traite en direction du Théâtre La Bruyère. J’étais attendu en cette heure déserte par Camus, qui avait fait l’adaptation, par le metteur en scène Georges Vitaly et par quelqu’un de la radio. On me présenta un micro devant la bouche et, en un français catastrophique, j’ai réussi à dire deux ou trois idioties, je me demande encore comment. Je me sentais une larve : le provincial classique qui débarque dans la ville lumière, et auquel est présenté un de ses plus grands esprits. Camus n’avait pas encore reçu le prix Nobel, mais il était déjà célèbre dans le monde entier. Son visage, cependant, plus encore que ses propos, me donna un peu de courage. Grâce au ciel, ce n’était pas le visage d’un intellectuel pourri ; c’était plutôt celui d’un sportif : ouvert, un visage d’homme du peuple, solide, exprimant semblait-il une ironie débonnaire ; un « visage de garagiste », l’ai-je entendu définir par quelqu’un – c’était une assez bonne trouvaille… Et lorsqu’il se mit à parler, je me rendis compte, à mon grand soulagement, que l’intérieur était identique à l’extérieur (…). C’est de Camus que vint mon salut. Même s’il n’avait pas immédiatement compris mon embarras et mon état d’esprit – en fait il avait compris -, sa personnalité même m’aurait mis à l’aise. Comme on était loin de la philosophie, de l’existentialisme et de la révolte de l’homme ! Lorsque cet homme infernal qu’avait envoyé la radio eut disparu, Camus m’invita à déjeuner avec Vitaly dans un petit restaurant proche du théâtre. On aurait dit qu’il me connaissait depuis des années, comme s’il trouvait ma maladresse très naturelle. Bien qu’il fût plus jeune que moi, il avait, tout bonnement, l’attitude d’un frère aîné préoccupé, désireux que tout me paraisse simple et familier. Il ne s’étonna même pas que je ne me fusse jamais rendu à Paris (…) Où me conduisit-il ? Que me montra-t-il ?… Il y avait une telle confusion, une telle excitation dans ma tête ! … Des choses que j’avais vues sur les cartes postales, sur des photos, dans des films. Mais cette fois elles étaient vraies. Et, à mon côté, il y avait Albert Camus. Il eut à mon endroit la compassion d’un grand seigneur. Lorsque je risquais – je ne me souviens plus à propos de quoi – une allusion à son livre, L’Etranger, il coupa court avec une extrême élégance en me montrant une maison où avait vécu un homme célèbre dont le nom m’échappe. La dernière image de lui dont je me souvienne ?… Chez Ludmila Vlasto, la propriétaire du théâtre, qui nous reçut chez elle après le spectacle. À une certaine heure, après que les « personnalités » et les critiques nous eurent salués, seuls restèrent les acteurs, quelques jeunes gens et quelques jeunes filles très mignonnes. On fit entendre des disques de musique dansante. Camus ne resta pas en place une seconde. Il enchaîna les danses l’une après l’autre, avec l’allégresse d’un jeune de vingt ans. La philosophie ? Les grands problèmes de l’homme ? Le drame des communautés modernes ? Notre éternelle condamnation à la solitude ? Ce soir-là, au moins, Camus fut heureux d’être au monde. Il était habillé de bleu. Dino Buzzati. Janvier 1960. »

Bon exemplaire, bien conservé.

Mention de 146e éd. au feuillet de titre ; rappelons que l’édition originale (avril 1942) fut imprimée à 4400 exemplaires, dont seuls les 550 premiers sont sans mention d’édition. Les envois sur L’Etranger sont particulièrement rares : ceux livrant une connexion aussi intéressante sont exceptionnels.

Provenance : Tatiana Collin (envoi signé), puis descendance.

Todd, Albert Camus, une vie. Gallimard, 1996. p. 587-588 ; Histoires d’un livre : L’Étranger (Imec, octobre 1990, p. 7-8) ; L’Étranger, Essai et dossier par Bernard Pingaud, Gallimard, 2009 ; Buzzati, Cronache terrestre, Traduction d’Yves Panafieu, Mondadori, 1971, p. 414 et suivantes ; Bortoli-Doucet. Le fonds Henri Collin du musée des Beaux-Arts de Rouen, in Revue des études slaves, 63-1. p. 245.

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