Emmanuelle
Le lourd roman – d’un seul tenant, avant qu’il ne soit coupé en deux tomes par son futur éditeur – est reçu par la poste à la fin de l’année 1956, à Paris : un paquet en provenance de Bangkok, soigneusement tapé à la machine sur un luxueux papier de riz, qui arrive sur le bureau d’Eric Losfeld. Féru de surréalisme et d’érotisme, éditeur éclectique de Sade, André Breton, Georges Bataille, Benjamin Péret, Roland Topor, le fondateur des éditions Le Terrain Vague trouve le manuscrit « stupéfiant ».
« La première publication d’Emmanuelle s’est faite sous le manteau. Le livre a eu un impact considérable. J’ai eu – ce qui était très rare pour un livre clandestin – énormément d’articles, tous favorables. Les critiques n’ont pas joué le petit jeu du parisianisme, c’est-à-dire ‘être au courant’ ou faire semblant. Tout le monde disait : ‘un livre qui ne porte pas de nom d’éditeur’ – alors que c’était moi qui le leur avais adressé, en leur précisant surtout de ne pas mentionner mon nom, car, à cette date-là, c’était la correctionnelle ‘sans bavures’ » (Eric Losfeld, Endetté comme une mule, ou la passion d’éditer, Paris, Belfond, 1979, p. 162).
Même avec une interdiction de publicité, le succès est phénoménal. « Losfeld eut à la fois la chance et la malchance d’être l’éditeur de Emmanuelle. Chance, car quand un diplomate désira raconter les récits de ses rapports pour le moins libres avec sa femme eurasienne, il eut l’idée charmante [en effet !!!] de faire attribuer ce récit à son épouse sous le pseudonyme d’Emmanuelle Arsan. Cette magnifique histoire d’amour très troublante fut immédiatement interdite, Losfeld une nouvelle fois condamné à de la prison et à une forte amende. Néanmoins ce livre se vendit, sous le manteau, en milliers d’exemplaires, voire dizaine de milliers. Comme sa vente était interdite, elle ne pouvait se faire qu’illégalement et en cash. » (Francis Leroi, 70, années érotiques, La Musardine, 1999).
Couvertures tachées.

