La Peste
Envoi autographe signé :
« à Romain Gary, ce petit traité de l’éducation européenne, amicalement, Albert Camus ».
Jointe :
Lettre autographe signée de Lesley Blanch, confiant et délégant la propriété du livre à Olivier Agid, fils de l'ami d'enfance de Romain Gary, René et Sylvia Agid.
« Cher Olivier,
Voilà enfin le livre que Romain m’a confié, à garder loin de tout brouhaha, et aussi ( ?) autour de cet [sic] divorce, car c’était pour lui un trésor apart [sic], j’ai gardai [sic] - donc, après toutes ces années, j’ai trouvé la personne qui doit le garder en paix, en pensant de [sic] Romain. Je vous embrasse. Lesley.
P.S. Il est dans un état lamentable mais il a survécu, comment je ne sais pas, cet incendie, en 1995, qui a brûlé ma maison…[…] tout mon (sic) bibliothèque, mes icons, etc… Donc, ne pense pas que j’ai négliger - ».
Exemplaire de Romain Gary, conservé ensuite par Lesley Blanch, puis transmis par elle, le 18 mai 2004, à Olivier Agid, fils de René et Sylvia Agid, amis d’enfance de Gary à Nice.
Exemplaire tout à fait exceptionnel, non seulement par son envoi – l’un des plus significatifs que l’on puisse imaginer pour La Peste – mais par la chaîne d’amitié et de fidélité qu’il condense autour de Romain Gary. La formule choisie par Camus est admirable : en offrant La Peste à Gary comme un « petit traité de l’éducation européenne », il renvoie explicitement au premier roman de celui-ci, Éducation européenne, paru en 1945, et salue en un raccourci à la fois affectueux, spirituel et profondément juste une oeuvre née, comme la sienne, du désastre européen et de la question morale qu’il laisse derrière lui. L’envoi n’est pas une politesse mondaine, deux ans après leur rencontre : il marque la reconnaissance immédiate d’un écrivain par un autre.
Cette reconnaissance, Gary lui-même en a laissé le témoignage le plus éloquent. Encore inconnu du milieu littéraire parisien, tout juste revenu de guerre, il écrit à Raymond Aron, le 8 août 1945, son émotion presque incrédule devant l’accueil reçu par Éducation européenne, tout juste traduit de l’anglais et publié en France à l’été 1945 : parmi les lettres qui lui parviennent, il cite celle d’Albert Camus, « la plus belle », et confie qu’elle lui a donné « une des plus pures joies » de sa vie. Maurice Nadeau, qui fut l’un des premiers à comprendre l’importance de Gary, rapporte de son côté l’admiration du jeune romancier pour Camus, dont il louait « la violence dans l’amour de la vie », là où d’autres croyaient voir un désespoir.
Rappelons que Maurice Nadeau consacra quatre articles à Éducation européenne. Et dans l’un d’eux il avançait une prédiction : « S’il ne fait pas de doute que demain le nom de Romain Gary et de son roman Éducation européenne soient sur toutes les lèvres, c’est qu’il n’a pas écrit un roman de résistance, mais «le» roman de la Résistance, ou plus exactement, puisque ce vocable a déjà pris un sens étroit, il a écrit l’histoire de la lutte des peuples opprimés d’Europe sous la schlague fasciste. »
Et rappelons que ces articles ont paru dans Combat, sous la direction d’Albert Camus. Dans une lettre de Gary à Nadeau, datée de septembre 1945, c’est un Romain encore déboussolé qui écrit : « je serais très heureux de vous soumettre mon nouveau livre pour que vous puissiez y choisir un bon morceau. Je m’excuse d’entrer dans ces détails idiots, mais la vérité est que je ne sais plus très bien ce que j’ai promis et ce que je n’ai pas promis et à qui. Je crois que Albert Camus pourrait vous expliquer ma situation un peu compliquée ; je sais que vous le connaissez. Je m’excuse d’ailleurs de vous importuner avec ces détails ridicules. En attendant, je ne puis que répéter encore une fois ceci : je ferais de mon mieux pour justifier la confiance que vous avez mis en moi. »
L’envoi de La Peste, publié en mai 1947, prend donc place dans un moment très particulier : celui où Gary inaugure sa carrière française, et où Camus, déjà consacré, distingue en lui bien davantage qu’un succès de circonstance. On ignore quand et à quelle occasion le volume fut remis : à la parution de La Peste, Gary est encore à Sofia, mais plusieurs aller-retours sont documentés pendant cette période, avant un retour, avec Lesley Blanch, dans le courant de l’année 1948. Le couple restera en France jusqu’au début de 1950, au moment où Gary est nommé Secrétaire à l’ambassade de France en Suisse, sous les ordres d’un futur autre ami : Henri Hoppenot.
Le lien entre les deux hommes fut réel, durable, et d’une qualité rare, en témoigne une correspondance dont il ne subsiste qu’un versant, conservé au fonds Albert Camus. De témoignages, Gary en a donné un plus, dans une scène bouleversante dans La Promesse de l’aube. En 1956, alors qu’il vient d’apprendre, par une lettre reçue dans les bureaux de la NRF, les circonstances atroces de la mort de son père, assassiné pendant la Shoah, il vacille dans l’escalier ; Camus, passant à ce moment-là, comprend son trouble et l’emmène dans son bureau : « Je suis resté longuement la lettre à la main; je suis ensuite sorti dans l’escalier de la N. R. F., je me suis appuyé à la rampe et je suis resté là, je ne sais combien de temps, avec mes vêtements coupés à Londres, mon titre de Chargé d’Affaires de France, ma croix de la Libération, ma rosette de la Légion d’honneur, et mon Prix Goncourt. J’ai eu de la chance : Albert Camus est passé à ce moment-là et, voyant bien que j’étais indisposé, il m’a emmené dans son bureau. L’homme qui est mort ainsi était pour moi un étranger, mais ce jour-là, il devint mon père, à tout jamais. » (Gary, La Promesse de l’aube, ch. XIV)
L’épisode est bref, mais il dit l’essentiel : une présence, une pudeur, une fraternité. La même année, lorsque des échos malveillants insinuèrent que Les Racines du ciel aurait été réécrit par Camus et Jacques Lemarchand, Camus réagit immédiatement auprès de France-Soir. Là encore, le geste compte : il ne s’agissait pas seulement de littérature, mais de protéger Gary d’une calomnie touchant à l’intégrité même de son oeuvre. La lettre, d’une rare violence, vaudra une rupture définitive avec France-Soir. Charles Gombault, son directeur, « et bien qu’il ait travaillé avec Camus à Paris-Soir, en 1940, et même fait l’exode avec lui, quand ce journal s’est replié à Clermont-Ferrand, déclara : « On ne parlera plus de Camus dans ce journal que pour annoncer sa mort ». Et France Soir s’en est tenu à peu près là, même au moment du Prix Nobel. Au moment du Nobel de Camus, vous n’allez pas me croire, c’est surtout dans les pages sportives du journal qu’il lui a été rendu hommage, parce que Camus allait au football avec les journalistes sportifs » (cité par Roger Grenier, in Le citoyen de la rue du Bac, Romain Gary, l’ombre de l’histoire. p. 13-26).
L’admiration de Gary pour Camus ne se démentit jamais. Lorsque celui-ci reçut le prix Nobel, Gary lui adressa depuis Hollywood, le 21 octobre 1957, une lettre qui compte parmi les plus belles réactions privées suscitées par cette consécration : « Vous êtes nous… » écrit-il, opposant avec une intensité singulière la fidélité de Camus à la souffrance du monde à d’autres formes de grandeur, notamment celle de son autre grand compagnon, André Malraux :
« Cher Albert, Quel beau moment ! Et que cette joie demeure longtemps dans votre coeur, car elle est la plus pure, la plus merveilleuse – une joie qui réhabilite beaucoup les hommes et même les académies. Je sais bien : il y a Malraux. Mais vous êtes demeuré au coeur de la souffrance et lui est allé chercher l’oubli dans la beauté. Vous êtes resté toute votre vie une blessure et lui a succombé à la tentation des « pensements ». Mon adoration pour lui demeure entière, mais ma joie pour vous est d’autant plus grande qu’elle est plus proche de moi. Vous êtes nous… Affectueusement, Romain »
Après la mort de Camus enfin, c’est encore Gary qui donnera une préface à La Peste, depuis New York, pour l’édition américaine de 1962 : « Il est très difficile, curieusement, de se rappeler les paroles d’amis disparus ; c’est qu’on ne fait pas trop attention quand ils sont présents. Je me souviens du sourire de Camus et de la gravité de son visage – les deux expressions se succédaient parfois en quelques secondes – bien mieux que de sa conversation. Je n’ai jamais fait grand cas des paroles, de toutes façons. Mais maintenant que sa voix s’est tue, les mots ne me font que mieux sentir à quel point elle me manque. Il me semble toutefois me rappeler qu’il disait… non en fait, rien de bien important. ‘Juste qu’il est des vérités qui valent qu’on meure pour elles, mais aucune qui vaille qu’on tue en leur nom.’ C’est alors qu’il écrivit La Peste. »
La provenance ajoute encore à l’importance du volume : l’exemplaire fut conservé par Lesley Blanch, épouse puis ex-épouse de Romain Gary, à qui celui-ci l’avait manifestement confié, sans doute au moment de leur séparation, en 1962. Confié et choyé, comme une relique qu’il faudrait préserver, après que les multiples déplacement aient usé un exemplaire que Gary, pieusement, gardait toujours avec lui. Dans la lettre autographe jointe, datée du 18 mai 2004, Lesley Blanch remet le livre à Olivier Agid en ces termes : « Voilà enfin le livre que Romain m’a confié, à garder loin de tout brouhaha… c’était pour lui un trésor… après toutes ces années, j’ai trouvé la personne qui doit le garder en paix, en pensant de Romain. » Elle précise encore que le volume, demeuré en sa possession plus de quarante ans, a survécu à l’incendie qui détruisit sa maison en 1995, emportant toute sa bibliothèque et ses icônes. En guise de seul survivant, cet exemplaire, qui nous parvient miraculeusement ainsi – non comme un simple exemplaire dédicacé, mais comme un objet sauvé, protégé, presque mis à l’abri selon la volonté présumée de Gary lui-même.
Que Lesley Blanch ait finalement choisi de le transmettre à Olivier Agid n’a rien d’anecdotique. Les Agid appartiennent à l’histoire la plus ancienne et la plus intime de Gary. C’est à Nice, après l’arrivée de Mina Kacew et de son fils en 1928, que Romain fait la connaissance de René Agid, qui deviendra l’un de ses amis les plus proches. La famille Agid, enracinée dans l’hôtellerie niçoise, joua un rôle important dans les années difficiles de Mina ; biographes et témoins ont rappelé combien le jeune Gary fut accueilli chez eux avec chaleur et familiarité et combien le foyer Agid fut, de tous temps, un refuge pour Romain Gary. Transmettre cet exemplaire aux Agid, c’était le faire revenir, au terme d’un long détour, vers le cercle de fidélité le plus ancien de la vie de Gary, celui de Nice, de sa mère, de ses amitiés de jeunesse et de sa première patrie française.
