La Dévotion à la Croix

Pièce en trois journées. Texte français d'Albert Camus
Paris, Gallimard, (juillet) 1953.
1 vol. (105 x 165 mm) de 169 p. et [3] f. Maroquin gris à encadrement, plats ornés de velours gris avec deux filets à l'œser figurant une crois et une découpe en demi-lune en marge extérieure, titre doré, tête dorée, couvertures et dos conservés (reliure signée de P.-L. Martin, 1961 au second contreplat avec la mention du commanditaire au premier contreplat).
Édition originale. Un des 65 premiers exemplaires sur vélin pur fil, celui-ci hors commerce marqué « E ». Envoi signé : « à Robert Chatté, cet encouragement à mal faire puisque son salut est assuré selon Calderon, avec les bénédictions de Saint Albert ».

Lorsqu’en 1953 Marcel Herrand – celui qui, le premier, avait donné sa chance à Camus en montant Le Malentendu au Théâtre des Mathurins en 1944 -, lui demande de l’aide pour son festival de théâtre à Angers, qu’il ne peut plus assurer seul car gravement malade, Camus accepte de lui fournir deux adaptations : une de La Dévotion à la croix, de Calderon, et une des Esprits de Pierre de Larivey. Maria Casarès est cette année-là la vedette du festival et aura le premier rôle des deux pièces, adaptées et mises en scène par Camus. Les répétitions auront lieu au printemps au théâtre de Mathurins ; le festival s’ouvrira le 14 juin avec La Dévotion à la Croix ; Les Esprits le clôtureront.

Dès 1946, Camus envisage de réunir dans un même volume quelques oeuvres majeures du répertoire classique espagnol, songeant à faire traduire par des écrivains de renom, pour la Bibliothèque de la Pléiade, un choix de pièces de Tirso de Molina et de Calderón. Peu avant sa mort, alors qu’André Malraux oeuvrait à lui confier la direction d’un théâtre, Camus établit même une programmation. Il y inscrit notamment La Dévotion à la croix, Le Chevalier d’Olmedo, L’Alcade de Zalamea, La vie est un songe, L’Étoile de Séville – mais aussi six pièces de Corneille, une de Racine (Bérénice), et Othello, qu’il avait traduit sans jamais oser le monter : « Côté théâtre, je n’en suis encore qu’à mon baccalauréat théâtral… Shakespeare, c’est l’agrégation ! ».

La Dévotion à la Croix rejoint également un centre d’intérêt bien plus ancien – et aussi plus personnel : dès 1936, avec Révolte dans les Asturies, Camus explore les textes espagnols. Cette fidélité traverse toute son oeuvre : L’État de siège se déroule à Cadix, et La Dévotion à la croix, bien qu’implantée en Italie, lui permet encore de rester au plus près de cette « seconde patrie », qui est aussi celle de Maria Casarès et de ses grands-parents maternels, Étienne Sintès et Catherine Marie Cardona, d’origine minorquine. Il revendiquera cette fidélité dans un article publié en 1958 dans Preuves : « Amis espagnols, nous sommes en partie du même sang et j’ai envers votre patrie, sa littérature et son peuple, sa tradition, une dette qui ne s’éteindra pas. »

Les répétitions pour le festival d’Angers commencent au printemps 1953 jusqu’au jour de la première, le 14 juin 1953, avec Maria Casarès dans le rôle principal. Trois jours auparavant, le 11 juin, Marcel Herrand meurt. Cette création devient donc un hommage à celui à qui il devait tant. Camus offrira un exemplaire de chacun des volumes à Maria, dédicacés « à Ma Julia » et « à ma Féliciane », du nom des rôles principaux qu’elle occupait dans les deux pièces. Le premier des exemplaires, lettré A, sera réservé pour René Char.

Notre exemplaire – le dernier des cinq hors commerce – est celui de Robert Chatté, l’une des grandes figures de la librairie clandestine. Jean-Jacques Pauvert l’évoque dans ses Souvenirs comme « le mystérieux libraire de Montmartre, […] grand, mince, très bien élevé, avec des oreilles décollées étonnantes, […] qui exerçait en appartement et prenait un grand luxe de précautions et avait ses entrées chez Gallimard, chez qui il avait débuté comme simple commis. Il n’ouvrait sa porte que si l’on usait d’un certain signal. Il avait fait imprimer aussi l’édition originale de Madame Edwarda de Bataille en 1941 ».

Sa relation avec Camus fut précoce et constante, jusqu’à son décès le 8 septembre 1957, que l’écrivain note dans ses Carnets : « Mort de Robert Chatté. Seul, à l’hôpital de Villejuif. » (III, p. 198).

Cet exemplaire a figuré à l’exposition du centenaire, « Albert Camus de Tipasa à Lourmarin » (n° 155, reproduit).

De la bibliothèque du professeur Millot (avec mention au second plat de P.-L. Martin).

Très bel exemplaire.

#32216
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