Feuillets d’Hypnos
Très belle provenance résistante, offert au couple Grillet : l’artiste peintre Ciska Grillet avait participé à la Résistance dans le maquis de Ganagobie et caché René Char. Elle fut un temps sa maîtresse avant de devenir sa fidèle confidente et amie.
Femme libre, indépendante, elle fut également très proche de Nicolas de Staël. René Char défendit l’oeuvre picturale de Ciska en organisant une exposition à la Galerie Claude, rue de Seine dès juin 1949. Son compagnon, André, opérait dans la Résistance sous le nom de Marcel. A la Libération, il devint sous-préfet à Briançon. Char lui écrit ici une belle lettre, pleine d’affection et de manque de ne pouvoir le visiter davantage à Briançon.
Feuillets d’Hypnos ont été écrits entre 1943 et 1944 à Céreste – lorsque le poète, « Capitaine Alexandre », était à la tête de la Section Atterrissages-Parachutages des Bases-Alpes. Il se surnommait alors « Hypnos », l’homme qui veille sur son peuple durant la nuit : son écriture fragmentaire est imposée par les exigences de l’engagement dans la Résistance : « J’écris brièvement. Je ne puis guère m’absenter longtemps », indique à la note 312 René Char qui cesse à l’été 1943 de se consacrer à Seuls demeurent pour ne plus consigner que de brèves notations sur un carnet.
Une première dactylographie de 72 fragments est établie à la Libération, qu’il reprend l’année suivante : « Je me suis mis violemment au travail, écrit-il à Gilbert Lely le 17 juillet 1945. Cela s’appelle : Carnet d’Hypnos (Hypnos est un nom d’homme) 1943-1944. J’ai été assez heureux pour retrouver récemment le journal que je tenais à Céreste, enfoui à mon départ pour Alger dans un trou de mur. C’est ce journal que je vais publier […]. Je mets de l’ordre dedans, j’abrège ou je développe suivant les cas. » Il ajoute en particulier les fragments 204 et 221 écrits à Alger à l’été 1944. Ce travail aboutit en août 1945 à une seconde dactylographie, destinée à l’imprimeur, actuellement conservée à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet avec cette note : « Il n’existe pas d’autre manuscrit des Feuillets d’Hypnos. J’ai détruit, pour des raisons faciles à comprendre, le carnet des originaux […] hormis un feuillet conservé comme témoin ».
Albert Camus les lit dans Fontaine, où paraissent les premiers feuillets : un choc. Il souhaite les voir publier dans la collection que Gaston Gallimard vient de lui confier, « sa » collection, « Espoir ». Première lettre, première rencontre. René Char lui dédie, première levée, l’édition en volume, à l’origine de l’amitié entre les deux hommes, le recueil n’étant d’ailleurs pas sans lien avec des idées qui seront développées dans L’Homme révolté : « Nous sommes dans le nihilisme. Peut-on sortir du nihilisme ? C’est la question qu’on nous inflige. Mais nous n’en sortirons pas en faisant mine d’ignorer le mal de l’époque ou en décidant de le nier. Le seul espoir est de le nommer au contraire et d’en faire l’inventaire pour trouver la guérison au bout de la maladie. Cette collection est justement un inventaire. »
Sur André Grillet, voir dans les « Feuillets », O.C., p. 191 (n° 65) ; sur la rencontre de René Char avec Ciska Grillet, voir O.C., p. 687 ; Coron (sous la dir. de) – René Char. Catalogue de l’exposition de la Bibliothèque nationale de France, 4 mai – 29 juillet 2007, Paris, Bibliothèque nationale de France / Gallimard, 2007, p. 79, n°106.
Bon exemplaire.

