Le Chien de coeur

Les Busclats, 8 octobre 1968.
1 vol. (170 x 215 mm) 2 f., 38 p. et 3 f. Reliure souple à la Vernier en veau naturel teinté violet, estampé d'une eau-forte originale composée à partir des pages manuscrites de l'auteur, tranches dorées sur témoins à l'or blanc par Jean-Luc Bongrain, gardes de chèvre velours violet, chemise et étui bordés, (reliure signée de Louise Bescond - titr. C. Ribal 2022).
Manuscrit autographe complet offert à Anne Reinbold, compagne du poète : « Les Busclats 8 octobre 1968 – Pour Anne, Anne ma présente. René Char ».

Le manuscrit occupe 18 feuillets, dont 14 numérotés, et comprend un faux-titre, un titre, le texte liminaire « Dans la nuit… », les poèmes « Crible », « Outrage », « Encart », « Les Apparitions dédaignées », « Même si… », « Le Baiser », le texte « En cette fin des Temps… », enfin un feuillet portant la date et l’envoi.

À la suite ont été reliées les épreuves définitives corrigées et le bon à tirer, soit 20 feuillets imprimés, signés et datés par l’auteur : « Épreuves. Bon à tirer. R.C. Nov. 69 ». Char y apporte quelques corrections typographiques et deux variantes aux poèmes « Les Apparitions » et « Même si… ». Il biffe surtout, à la dernière page, ces deux vers initialement destinés à clore le livre :

« Maintenant que nous sommes délivrés de l’espérance et que la veillée fraîchit ».

Ce manuscrit autographe est le seul connu du texte sous cette forme complète et mise au net. On connaît par ailleurs un important dossier de travail du Chien de coeur (Artcurial, mars 2014, n° 333), ensemble composite mêlant manuscrits autographes, feuillets d’une autre main et textes dactylographiés. Char, encore alité au début de l’été, y élabore les premiers poèmes du recueil, composés pour l’essentiel entre juin et août 1968 ; seul « Outrage » rassemble des fragments écrits entre 1944 et 1967.

Le présent manuscrit constitue à l’évidence la mise au net issue de ce travail préparatoire, destinée à l’établissement du texte à imprimer. Il conserve cependant d’importantes variantes par rapport à l’édition qui paraîtra chez Guy Lévis Mano.

Le Chien de coeur naît directement d’une expérience de la mort. Dans la nuit du 3 au 4 mai 1968, alors que commencent à Paris les événements de Mai, Char est victime aux Busclats d’un grave accident cardiaque, le premier d’une longue série d’accidents cardiovasculaires. Il en fait la matière du texte liminaire :

« Dans la nuit du 3 au 4 mai 1968, la foudre que j’avais si souvent regardée avec envie dans le ciel éclata dans ma tête, m’offrant sur un fond de ténèbres propres à moi le visage aérien de l’éclair emprunté à l’orage le plus matériel qui fut. Je crus que la mort venait, mais une mort où, comblé par une compréhension sans exemple, j’aurais encore un pas à faire avant de m’endormir, d’être rendu éparpillé à l’univers pour toujours. Le chien de coeur n’avait pas geint. »

Les six poèmes qui suivent sont pour l’essentiel écrits durant l’été aux Busclats, dans les mois de convalescence de Char, peu avant le séjour de Martin Heidegger, accueilli par le poète à la fin du mois d’août.

Le destinataire du manuscrit appartient précisément à cette vie des Busclats. Anne Reinbold rencontre René Char en 1965 et devient peu après sa compagne ; elle partagera sa vie pendant une vingtaine d’années. Historienne de l’art et chercheuse au CNRS, elle consacrera notamment ses travaux à Georges de La Tour, auquel elle donnera une importante monographie.

Le rapprochement du manuscrit et des épreuves permet de suivre le texte jusqu’à son dernier état avant publication. La suppression finale est particulièrement significative. Char renonce en effet aux vers :

« Maintenant que nous sommes délivrés de l’espérance et que la veillée fraîchit ».

Il ne les abandonnera pourtant pas. Près de vingt ans plus tard, il les reprendra et les développera dans son dernier recueil, Les Voisinages de Van Gogh (1985) :

« Maintenant que nous sommes délivrés de l’espérance et que la veillée fraîchit, nul champ sanglant derrière nous, tel celui que laisserait un chirurgien peu scrupuleux, au final de son ouvrage. »

L’édition du Chien de coeur sera tirée, pour les exemplaires sans estampe, à 790 exemplaires sur offset Robertsau. Le tirage accompagné d’une lithographie originale en couleurs de Joan Miró, signée, comprend 95 exemplaires sur vélin d’Arches et 6 sur vélin gris, numérotés I à VI ; s’y ajoutent 15 exemplaires hors commerce sur papiers de couleur : 7 sur vergé rose, marqués A à G, et 8 sur vélin vert, marqués H à O.

Exceptionnel ensemble réunissant le manuscrit autographe complet offert par Char à Anne Reinbold et les épreuves corrigées avec bon à tirer : deux états successifs du Chien de coeur, depuis la mise au net du manuscrit jusqu’aux ultimes décisions précédant l’impression.

Magnifique manuscrit préservé dans une reliure de Louise Bescond, en veau teinté et estampé d’après les autographes du poète.

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