La Peste
Bel exemplaire, d’une rare adéquation entre l’amitié et le respect qui unissaient deux hommes : Albert Camus, dramaturge et homme de scène par vocation qui, depuis 1943, se rapproche du théâtre parisien, et Marcel Herrand, acteur-metteur en scène au charme noir (le Lacenaire des Enfants du paradis), directeur depuis 1939, à la suite de Pitoëff, du Théâtre des Mathurins.
Après l’épisode avorté avec Sartre de Huis-Clos, où il devait interprété le rôle de Garcin, Camus termine une pièce écrite dans la solitude du pays cévenol, au Panelier, et inspirée d’un fait divers : Le Malentendu. En ce début d’année 1944, et malgré l’occupation allemande, on sent venir l’espoir d’une libération prochaine et un sursaut de vie littéraire s’empare du quartier Saint-Germain. On s’agite, on écrit des pièces, on les joue entre soi, on s’amuse presque. C’est ainsi qu’au cours d’une soirée chez Louise et Michel Leiris, Camus deviendra meneur de jeu d’une comédie burlesque : Le Désir attrapé par la queue, signée Picasso, mis en scène par Jean-Paul Sartre, Dora Maar, Simone de Beauvoir et Valentine Hugo… Pour Camus, ces soirées ne sont que des intermèdes, mais elles le confortent dans sa grande idée : faire jouer sa pièce. Et cette grande affaire, sa grande affaire en ce printemps 1944, va se jouer au Théâtre des Mathurins, dirigé par deux jeunes acteurs de grand talent, Jean Marchat et Marcel Herrand. Les répétitions ont lieu depuis la fin mars et Marcel Herrand a proposé à Camus, pour le rôle de la jeune fille, Martha, une jeune élève du Conservatoire : vingt ans, longue chevelure noire, yeux de braise, voix chaude à l’accent madrilène imperceptible – elle est fille d’un ministre de la République espagnole, réfugié en France : Maria Casarès. C’est leur rencontre, et une révélation pour l’actrice : « Je suis née au Théâtre des Mathurins. Ma patrie est le théâtre et mon pays d’origine l’Espagne » On connaît la suite.
Paru en 1947, La Peste devient immédiatement l’un des grands livres de l’après-guerre : succès critique et public, il fixe la grammaire camusienne de l’honneur et de la mesure. Un récit entamé dès 1941, depuis Oran – et tandis qu’une terrible épidémie de typhus se répand sur l’Algérie -, qui transpose en fable de peste l’expérience du mal historique et d’un « mal qui répand la terreur » : une chronique tenue à hauteur d’homme où la lutte lucide et solidaire répond à la contagion des idéologies meurtrières. En fond, La Peste nourrit la réflexion que Camus poursuivra sur scène (Caligula repris et remanié, L’État de siège, Les Justes) et en adaptation (Larivey, Calderón, Lope de Vega) avec, en figure tutélaire, Marcel Herrand. En 1952, ce dernier assure la direction du festival d’Angers, pour lequel il demande à Camus les adaptations théâtrales de La Dévotion de la croix de Pedro Calderón de la Barca et Les Esprits de Pierre de Larivey. Les répétitions ont lieu au théâtre des Mathurins en début d’année, mais Herrand se sait atteint d’un grave cancer. Il maintient toutefois sa mise en scène mais il mourra sans pouvoir achever les toutes dernières répétitions, terrassé au moment même où doivent s’ouvrir les représentations des deux pièces adaptées par Camus, qui les lui dédiera et connaîtront un grand succès. Camus et Casarès resteront fidèles au Festival, et Camus en prendra la direction en 1957, pour y rejouer Le Malentendu et Caligula et y adapter Le Chevalier d’Olmedo.
Précieux exemplaire, dont les termes permettent de mesurer l’importance : dans toutes les dédicaces que nous avons répertoriées d’Albert Camus (un peu plus de 300), il n’aura utilisé ce terme de « frère » que pour seulement trois autres compagnons :
Pour René Char, le plus plus proche et premier d’entre eux, à six reprises : « frère de route, frère de planète, frère d’armes, frère fidèle, frère en espoir, frère de ceux-ci [Les Justes] » ;
Pour Pierre Brasseur, « frère d’armes », (sur Les Justes)
Pour Pierre Fayol (sur les Lettres à un ami allemand), un compagnon résistant du Panelier, où il composera Le Malentendu ;
Il évoquera aussi en ces termes le souvenir de René Leynaud : « Il a été mon frère, non par le sang, mais par le coeur et l’esprit et dans les peines comme dans les joies » (in Lettre à Louise Leynaud du 13 novembre 1957, après la réception du Nobel).
Cette dédicace à « son vieux frère » prend rétrospectivement la force d’un adieu fraternel et d’un manifeste d’estime.
