Envoi signé : « À Urbain Gohier, dont Gaspard dirait avec admiration : 'Ah ! celui-là, tu parles s'il sait moucher les fripouilles !' Bien cordialement, René Benjamin ».
Prix Goncourt en 1915, Gaspard constitue l’un des premiers témoignages littéraires écrits sur la Grande Guerre.
Le 31 octobre 1914, les membres de l’Académie Goncourt se réunissent pour la première fois au restaurant Drouant, place Gaillon. L’issue de la guerre reste très incertaine et, dans ces conditions, les académiciens décident de ne pas décerner leur prix, et projettent alors d’en attribuer deux l’année suivante. La double attribution n’aura finalement lieu qu’en 1916 et, en décembre 1915, « afin de permettre aux jeunes auteurs qui avaient des romans sous presse ou en lecture au début de la guerre de prendre part au concours », c’est donc un seul prix qui est décerné.
Il est attribué, pour la première fois depuis la création du Goncourt en 1903, à l’unanimité, et vient couronner Gaspard de René Benjamin. Mobilisé au début du conflit – à l’âge de 29 ans -, l’auteur livre ici une chronique de la vie de caserne et de front, à travers le personnage de Gaspard, un parigot hâbleur, gouailleur et débrouillard, censé être l’incarnation du poilu français. À la différence d’autres publications plus sombres, Gaspard se distingue par un ton allègre et satirique, donnant à lire les absurdités de la hiérarchie militaire.
Parmi les douzaines d’ouvrages parus dès 1915 ayant pour thème le conflit naissant, Gaspard est surtout le premier et seul véritable roman : l’oeuvre eut un grand succès à sa parution et, renforcée du prix Goncourt, atteint très vite la centième édition. Selon Norton Cru, Gaspard fut le livre favori « d’un public maintenu dans l’ignorance de la situation militaire par cette censure du début, si stricte, si intransigeante. Paru un an plus tard, son succès eût été douteux ; deux ans plus tard, il aurait passé inaperçu. Sur un point Gaspard est plus vrai que Le Feu : le héros parisien seul parle l’argot, un argot légitime, pris sur le vif […]. Cet éloge que je fais de l’auteur prouve son talent d’observer le langage des gens ».
Cet épisode ouvre une période particulière du Goncourt : en 1915, 1916, 1917 et 1918, les cinq prix seront tous décernés à des combattants et à leurs témoignages, plus ou moins romancés, du front. Cela témoigne à la fois de l’aura du récit de guerre et de la volonté des éditeurs – même motivés par des raisons commerciales – de documenter, par la littérature, ces années de conflit.
Le couronnement de Gaspard consacra aussi Arthème Fayard, dont le rôle d’éditeur populaire s’accordait à l’élan national. Le livre connut de très nombreux tirages, devenant un véritable phénomène éditorial de guerre.
Précieux exemplaire enrichi d’un envoi à Urbain Gohier, polémiste et journaliste socialiste, célèbre pour ses prises de position dreyfusardes puis ses engagements antimilitaristes. Cette dédicace, teintée d’humour et de complicité, illustre les cercles de polémistes et de publicistes que fréquentait Benjamin et souligne la portée politique de son roman. René Benjamin fut, en 1938, le premier lauréat du prix Goncourt à intégrer le jury.
Jean Norton Cru, Témoins, 567 ; Talvart, I, 355.











