Émouvant exemplaire offert à sa grand-mère maternelle, Clotilde Pasquier, qui épouse en 1869 Florimond Balichon, épicier à Châteauneuf-sur-Loire. Leur fille unique, Camille Balichon, voit le jour en 1870, avant d’épouser Jacques Genevoix en 1889. Cette même année, Florimond décède, laissant sa veuve seule pour tenir l’épicerie. C’est ce décès qui précipite l’installation du jeune couple Genevoix à Châteauneuf, avec leur nourrisson Maurice, né l’année précédente à Décize.
Le commerce, tenu désormais par mère et fille et l’aide de Jacques Genevoix – agent d’affaires et greffier de Justice de Paix – permet à Clotilde Pasquier de consacrer davantage de temps à l’éducation de son petit-fils. Après la mort brutale de Camille en 1903, Genevoix n’a que douze ans. Son père, veuf et accaparé, s’efface ; l’épicerie est vendue et sa grand-mère devient alors l’unique figure tutélaire. C’est elle qui veille à l’éducation du garçon, qui l’accompagne dans ses études, et qui encourage son goût des lettres – jusqu’à son admission en hypokhâgne à Lakanal.
C’est à cette femme forte, exigeante et bienveillante que Genevoix offre, avec pudeur, cet exemplaire de Sous Verdun, témoignage de guerre et acte de naissance littéraire. Elle meurt en 1919, alors que Maurice Genevoix revient de la guerre, mutilé et déjà écrivain. Il récupère sans doute alors ce volume auprès de son père et le conservera toute sa vie comme un discret hommage filial, témoignage d’un survivant et premier livre né dans les tranchées d’un petit-fils écrivain et offert à celle à qui il doit beaucoup.
Sous Verdun : Jeune normalien, Maurice Genevoix intègre en septembre 1914 le 106e régiment d’infanterie et part combattre en Argonne, notamment à la Tranchée de Calonne : il y est grièvement blessé six mois plus tard, le 25 avril 1915 de trois balles, deux au bras et une à la poitrine. Après sept mois de soins, il rentre à Paris, rue d’Ulm et, sous les encouragements du secrétaire général de l’École normale supérieure, Paul Dupuy, avec qui il avait longuement correspondu pendant l’enfer de ces six mois, il accepte de relater son expérience du front et publie Sous Verdun, en avril 1916. Suivront Nuits de guerre, en mai 1917, Au seuil des guitounes, en septembre 1918, La Boue, en février 1921, et enfin Les Éparges, en septembre 1923 : une oeuvre à la fois historique et littéraire, parmi les plus saisissantes jamais produites sur la Grande Guerre.
C’est d’après un journal de route de huit mois (du 25 août 1914 au 25 avril 1915) que Genevoix recomposera ses jours de campagne ; les deux premiers volumes n’omettant aucun jour. « Ces cinq volumes ne sont pas cinq oeuvres différentes ; ils sont à proprement parler les cinq tomes d’une même oeuvre : la transcription et le développement du carnet de l’auteur [même si Genevoix précisera plus tard qu’ils furent aussi composés de mémoire] (…) Parmi les auteurs de la guerre Genevoix occupe le premier rang, sans conteste. Ce n’est point-là une opinion dogmatique, ce n’est pas l’expression d’un goût individuel. (…) Il faut bien le reconnaître, et rira qui voudra, Genevoix a la génie du récit de guerre et son oeuvre est incomparable » : ces mots sont ceux de John Norton Cru, à l’occasion de la présentation qu’il fait de l’auteur dans son ouvrage Témoins, publié en 1929, et qui présente les cinq récits de Genevoix. Pour les rédiger, l’auteur utilise aussi des lettres envoyées à ses proches, à son père, à son frère René, et surtout celles envoyées à Paul Dupuy, rue d’Ulm : « Ce que je devais taire aux miens, écrit-il dans Jeux de glaces (1960), je le confiais librement à ces lettres, avec le souci d’être vrai, de partager sans retenue. »
Sous Verdun est salué par la critique : « C’est du Maupassant [à qui l’écrivain consacra un mémoire alors qu’il était à l’École normale supérieure] de derrière les tranchées », s’enthousiasme Le Journal des débats. « On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante. » C’est un succès d’estime pour Genevoix, qui voit son ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires et qui est pressenti pour le Goncourt, avant que la parution du Feu de Barbusse ne viennent, en quelques semaines, changer la donne.
En décembre, deux Goncourt sont à décerner : celui pour 1914 (non décerné) et celui pour 1916 : « en deux scrutins, la décision est validée, avec des majorités claires et nettes : le prix Goncourt 1916 est attribué à Barbusse avec huit voix contre deux et celui de 1914 à Adrien Bertrand par neuf voix contre une, celle d’Octave Mirbeau qui offre son suffrage à Genevoix. Comme il fallait bien justifier son vote, il fut hypocritement reproché au normalien d’avoir choisi un titre [Sous Verdun] qui donnait l’impression qu’il allait parler de la grande bataille de 1916, alors que son ouvrage relatait les affrontements survenus en Meuse d’août à octobre 1914. Le favori d’avril s’était fait doubler par une étoile filante et un mourant. » (In Jean-Yves Le Naour, « La Gloire et l’Oubli. Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre », Histoire, 2020).
Bel exemplaire de remarquable et émouvante provenance.
De la bibliothèque Maurice Genevoix (ex-libris).

