Un des 65 premiers exemplaires sur vélin pur fil, tous deux hors commerce marqué « A ».
Envois signés : « à René Char, avec la fidèle et fraternelle pensée d'Albert Camus » ; « à René Char, son fraternel ami, de tout cœur, Albert Camus ».
L’engagement théâtral d’Albert Camus commence résolument en 1936, lorsqu’il fonde à Alger le Théâtre du Travail avec quelques amis, dans le sillage de sa brève adhésion au Parti communiste français, rebaptisé Théâtre de l’Équipe lorsqu’il s’éloignera du Parti. Pourquoi le théâtre ? « Je ne me souviens plus. Certainement pas un spectacle : il n’y en avait pas à Alger ; ni une retransmission, je n’avais pas la radio. Mais l’histoire du Vieux-Colombier et les écrits de Copeau m’ont donné envie, puis la passion du théâtre. J’ai mis le Théâtre de l’Équipe, que j’ai fondé à Alger, sous le signe de Copeau, et j’ai repris, avec les moyens du bord, une partie de son répertoire. Je continue à penser que nous devons à Copeau la réforme du théâtre français, et que cette dette est inépuisable. » (in Entretien pour Paris-Théâtre, à l’issue du Festival d’Art dramatique d’Angers, 1957).
Lorsqu’en 1953 Marcel Herrand – celui qui, le premier, avait donné sa chance à Camus en montant Le Malentendu au Théâtre des Mathurins en 1944 -, gravement malade, lui demande de l’aide pour son festival de théâtre à Angers, qu’il ne peut plus assurer seul, Camus accepte de lui fournir deux adaptations : une de La Dévotion à la croix, de Calderon, et une des Esprits de Pierre de Larivey. Maria Casarès est cette année-là la vedette du festival et aura le premier rôle des deux pièces, adaptées et mises en scène par Camus. Les répétitions auront lieu au printemps au théâtre de Mathurins ; le festival s’ouvrira le 14 juin avec La Dévotion à la Croix ; Les Esprits le clôtureront.
Cette dernière est « une adaptation dont Molière devait user largement pour son Avare. Nous y retrouverons le fameux monologue d’Harpagon pleurant sa cassette volée, ainsi qu’un personnage d’avaricieux déjà poussé vers la comédie de caractère classique. Mais aussi, venus tout droit de la comedia dell’ Arte, les pantalonnades, les Arlequins, les ruffians et la colombine de tradition. Jean Marchat, Maria Casares, Jacques Amyrian, Paul Œttly et Jean Vincy en interpréteront les principaux rôles dans des costumes de Philippe Bonnet. » (Le Monde, 29 mai 1953).
Son origine remonte à 1940 : Camus termine L’Etranger, qui est achevé le 8 mai. Le 10, il publia, dans la revue ‘La lumière’, un article intitulé « Jean Giraudoux ou Byzance au théâtre» où il définit sa conception du «grand théâtre», tandis que Pierre Lazareff le fait entrer à Paris-Soir, comme maquettiste et secrétaire de rédaction. L’équipe du journal fuyant devant l’avancée des troupes allemandes, il se retrouva avec elle, le 12 juin, à Clermont-Ferrand. Il y fait la connaissance de Gilbert Gil, jeune comédien qui avait l’intention de remonter à Paris et d’y mettre en scène des oeuvres du théâtre ancien, ce qui était difficile sans les adapter. Féru de Molière, c’est lui qui parla des Esprits à Camus qui, enthousiaste, décide d’en adapter le texte. D’abord à Bordeaux, toujours avec l’équipe du journal, puis de nouveau à Clermont-Ferrand et enfin Lyon, où il s’installe le 15 septembre. Il y termine son texte et peut écrire, le 12 novembre 1940, à ses anciens camarades du Théâtre de l’Équipe, à Alger, qui, eux aussi, voulaient reprendre une activité, pour leur parler de son projet : Dans cette lettre, il définissait Larivey comme un continuateur de la «commedia dell’arte», le jugeant ainsi : « Le type moyen traduisant sans génie, mais mettant dans la circulation française des thèmes qui le dépassent de beaucoup (…) Le texte primitif est en français du XVIe siècle, naturellement. Je l’ai transposé en français moderne. La pièce comporte cinq actes, mais cinq actes à la manière de l’époque, c’est-à-dire fort courts.» Plus loin dans sa lettre à sa « chère équipe », il parla de la façon dont devait être jouée la pièce, en donnant des indications pour le décor et les costumes : «La pièce. Elle est courte et a peu de personnages. Deux femmes seulement dont une silencieuse et qui ne fait qu’une apparition. Mais il y a des pantomimes indiquées. La pièce en effet devrait être jouée dans le style de la « commedia. » Camus y joint même un plan pour le décor : une mise en scène à distance, tant et si bien décrite que la pièce, d’après ses directives, sera bel et bien jouée, en 1946, en Algérie, pour les mouvements de culture et d’éducation populaires. Ce retour au théâtre se fera par un auteur que Camus admirait, et par un texte qu’il connaissait grâce à la traduction qu’en avait faite Georges Pillement en 1946 pour la collection « Poésie et théâtre » : une collection que Camus dirigeait lui-même aux Éditions Charlot. Camus ne parle pas l’espagnol et va donc s’inspirer largement de la version de Pillement pour son « texte français ».
Quant à La Dévotion à la croix, elle rejoint un centre d’intérêt bien plus ancien – et aussi plus personnel : dès 1936, avec Révolte dans les Asturies – sa toute première publication – et avec Le Secret de Ramón Sender (non publié mais joué au Théâtre du Travail), puis en 1937 avec La Célestine de Fernando de Rojas (jouée au Théâtre de l’Équipe), Camus explore les textes espagnols. Cette fidélité traverse toute son oeuvre : L’État de siège se déroule à Cadix, et La Dévotion à la croix, bien qu’implantée en Italie, lui permet encore de rester au plus près de cette « seconde patrie », qui est aussi celle de Maria Casarès.
La devoción de la cruz (1633) est un drame baroque de Pedro Calderón de la Barca, auteur majeur du Siècle d’or espagnol, maître des comedias de cape et d’épée comme des autos sacramentales à portée religieuse. La pièce pose des questions qui ont pu résonner profondément en Camus : comme pièce chrétienne, certains y ont même vu un indice de l’intérêt croissant de l’auteur pour le religieux. Pourtant, Camus réfutera toute interprétation hâtive : « […] Si je traduisais et mettais en scène une tragédie grecque, personne ne me demanderait si je crois en Zeus. » Ce qui l’intéresse, d’abord, c’est le théâtre – et non la profession de foi. Mais il est indéniable que cette pièce occupe une place charnière dans son oeuvre de scène. À la même époque, il envisage de réunir dans un même volume quelques oeuvres majeures du répertoire classique espagnol, songeant à faire traduire par des écrivains de renom, pour la Bibliothèque de la Pléiade, un choix de pièces de Tirso de Molina et de Calderón. Peu avant sa mort, alors qu’André Malraux oeuvrait à lui confier la direction d’un théâtre, Camus établit même une programmation. Il y inscrit notamment La Dévotion à la croix, Le Chevalier d’Olmedo, L’Alcade de Zalamea, La vie est un songe, L’Étoile de Séville – mais aussi six pièces de Corneille, une de Racine (Bérénice), et Othello, qu’il avait traduit sans jamais oser le monter : « Côté théâtre, je n’en suis encore qu’à mon baccalauréat théâtral… Shakespeare, c’est l’agrégation ! ».
L’intérêt de Camus pour l’Espagne remonte à sa jeunesse : ses grands-parents maternels, Étienne Sintès et Catherine Marie Cardona, étaient tous deux d’origine minorquine. Il revendiquera cette fidélité dans un article publié en 1958 dans Preuves : « Amis espagnols, nous sommes en partie du même sang et j’ai envers votre patrie, sa littérature et son peuple, sa tradition, une dette qui ne s’éteindra pas. »
La proposition de Marcel Herrand est donc vite entendue : pour un Camus qui s’est résigné à abandonner l’écriture dramatique originale, déçu par les échecs successifs de L’État de siège (1948, « un four ») et du succès mitigé des Justes (1949), ces adaptations sont le meilleur moyen de répondre à son ambition de faire émerger un théâtre populaire ambitieux, fidèle à la tradition, mais ouvert aux défis modernes : « Quand j’écris mes pièces, c’est l’écrivain qui est au travail […]. Quand j’adapte, c’est le metteur en scène qui travaille selon l’idée qu’il a du théâtre. […] Je me commande alors des textes, traductions ou adaptations, que je peux ensuite remodeler sur le plateau, lors des répétitions, et suivant les besoins de la mise en scène. »
Les répétitions commencent au printemps jusqu’au jour de la première de La Dévotion à la croix, le 14 juin 1953, avec Maria Casarès dans le rôle principal. Trois jours auparavant, le 11 juin, Marcel Herrand meurt. Cette création devient donc un hommage à celui à qui il devait tant. Les Esprits seront joués deux jours plus tard, le 16 juin.
Camus offrira un exemplaire de chacun des volumes à Maria, dédicacés « à Ma Julia » et « à ma Féliciane », du nom des rôles principaux qu’elle occupait dans les deux pièces. Mais les premiers des exemplaires, lettrés A, sont réservés pour son Ami, son meilleur ami, René Char.
Inutile de revenir davantage sur cette connexion fraternelle. Beaucoup a été dit, raconté, écrit. Plusieurs dizaines de leurs livres échangés et la correspondance – une des plus belles qui puisse exister entre deux auteurs qui, sur treize années de cause commune, se sont échangés près de 200 missives – viennent documenter et étayer cette relation unique. Albert Camus a envoyé à René Char deux manuscrits, et au moins 41 de ses livres : 43, c’est le nombre des dédicaces connues à ce jour et celles-ci font partie des quelques-unes qui étaient encore inédites.
Magnifique et unique ensemble des deux exemplaires de tête des adaptations pour le Théâtre d’Angers – première brique, puisqu’une seconde sera posée en 1957. Là encore, Maria Casarès et René Char seront de la partie.
Exemplaires en parfait état, restés particulièrement neufs.














