Un des 200 premiers exemplaires sur Outhenin-Chalandre (n° 6).
Envoi signé : « À Madame Maria Errázuriz, très amicalement, Romain Gary. Paris, 10 nov. 1945 ».
Écrit pendant la guerre alors que Romain Gary est intégré, depuis juillet 1942, au groupe de résistance Lorraine, ce premier roman est d’abord publié en anglais à la fin de 1944, sous le titre de Forest of Anger. La version française est retravaillée entre novembre 1944 et mars 1945, pour être publié à l’été 1945. Le roman est dédié à un jeune compagnon du groupe Lorraine, Robert Colnacap, et obtient le Prix des critiques le 7 novembre 1945, salué par Maurice Nadeau et Albert Camus. Gary est le premier surpris par le succès : « Qu’est-ce qui se passe ? écrivait-il à son ami Raymond Aron : je reçois des lettres ahurissantes d’Albert Camus, la lettre la plus belle, la plus émouvante que vous pouvez imaginer de Martin du Gard […]. Je reçois un mot stupéfiant de Gaston Gallimard qui a toujours refusé mes manuscrits et qui demande maintenant mon prochain livre ».
Magnifique exemplaire, en remarquable provenance d’une figure importante de la Résistance, María Errázuriz, « Juste parmi les nations », qui sauva une centaine d’enfants de la déportation à Paris entre 1941 et 1944.
Née à Santiago le 11 décembre 1893, dans la plus riche famille du Chili, María Edwards McClure épouse à dix-huit ans le diplomate chilien Guillermo Errázuriz, lequel meurt en 1922, à vingt-trois ans. Installée à Paris, remariée avec Jacques Feydeau, le fils de l’auteur dramatique, elle va traverser la Seconde Guerre mondiale en participant plus qu’activement à l’un des réseaux de la Résistance les plus secrets, les plus dangereux mais aussi les plus efficaces, piloté depuis Londres par l’Intelligence Service : le Réseau Jade-Amicol.
Au premières heures du conflit, elle est d’abord bénévole à l’hôpital américain de Neuilly : elle appartient à l’équipe qui prend en charge les premiers blessés de la Royal Air Force. L’armistice signée, Paris est occupée et elle se rapproche alors de Germaine de Rotschild, à qui elle propose son aide dans l’hôpital fondé par la famille de son mari au siècle précédent, dans le XIIe arrondissement. Elle s’y lie rapidement avec Claire Heymann, qui y travaille déjà comme assistante sociale. Sous l’Occupation, les pavillons de l’hôpital sont clôturés de fils de fer barbelés et transformés en centre de détention : des détenus juifs tombés malades au Vel’ d’Hiv’ et au camp de Drancy, dont de nombreux enfants, y sont transportés pour une hospitalisation. La nécessité s’imposent à elles d’en sauver le plus possible. La méthode de « Tante Maria » et « Tante Claire » ? Prolonger l’hospitalisation des enfants, puis les faire disparaître des registres et les placer discrètement dans des institutions chrétiennes ou auprès de familles d’accueil, après les avoir fait passer par la porte de la morgue qui n’était pas surveillée. Maria Errázuriz se chargeait de maquiller les registres : « il y avait deux flics qui surveillaient les entrées et les sorties. Des malades venus du camp de Drancy étaient soignés. Ceux-là ne guérissaient pas vite ! On les gardait le plus longtemps possible », se rappelle Colette Brull-Ulmann, une interne dans le secret des opérations (Des médecins dans la Résistance, de Cécile Tartakovsky, France Télévisions, 2020). A partir de 1942, le réseau, rodé, prend contact avec celui créé et dirigé par Claude Arnould et Philippe Keun, capitaine du Special Operation Service (SOE), lié au MI6 : le Réseau Jade-Amicol. Leur poste de commandement est installé au couvent parisien de Sainte-Agonie, rue de la Santé. Et c’est chez Maria Errazuriz que des réunions sont organisées et que l’argent, nécessaire au paiement des agents et aux frais, est apporté de Londres, par des petits avions monomoteurs appelés Lysanders, qui atterrissent de nuit sur des terrains isolés de la campagne au nord de Paris. Pourquoi ce lien ? Parce que Philippe Keun, né en 1911, n’est ni plus ni moins que le neveu de Jacques Feydeau, que Maria Errazuriz a épousé en 1926 et dont elle a divorcé en 1931. Elle a pour son neveu par alliance une affection réelle et, aux premières heures de la guerre, ils n’ignorent rien de leur engagements respectifs. Maria Errazuriz sera ainsi l’une des rares personnes, à Paris, au courant de la presque totalité du réseau et de ses arcanes.
Aussi discrète qu’efficace pendant presque ces trois années de Résistance, elle est arrêtée sur dénonciation en décembre 1943 et soumise au supplice de la baignoire glacée. Elle ne dira mot et ses tortionnaires ne lui arracheront aucun secret. Elle est libérée faute de preuves, sur intervention directe de l’ambassadeur d’Espagne, et mise sous surveillance. Son neveu aura moins de chance : il est arrêté par la Gestapo à l’aube du 29 juin, près d’Orléans, où son équipe prépare une réception de parachutage d’armes, trois semaines après le Débarquement. Arrêté et déporté à Buchenwald, il est torturé à mort et meurt au camp, comme tous ses compagnons arrêtés le 29 juin.
Maria Errazuriz reçoit au retour de la paix la Médaille du courage délivrée par le roi d’Angleterre George VI, la Légion d’honneur ainsi que la Croix de guerre avec palme, avant de regagner pour quelques années le Chili : sa famille, sur place, la supplie de revenir vers eux. « Elle y songe, ayant été profondément touchée par la compassion exprimée après les commentaires déclenchés au Chili par la dépêche de Reuters », laquelle, le 11 décembre 1944, décrivait les actes héroïques de Maria Errazuriz via un long article paru dans le quotidien El Mercurio. « Son voyage est annoncé pour novembre 1945. On ignore à quelle date elle quitte Paris » : avec certitude, après le 10 novembre, jour de cette dédicace de Romain Gary, qui n’est en France que depuis l’été. D’où se connaissent-ils ?
En Europe, ce n’est qu’à partir du 8 juin 1945 que la figure de Maria Errazuriz apparaît. C’est Marcelle Auclair qui veut rendre hommage à « cette amie sud-américaine ; une trop belle histoire que que je ne vous la raconte pas » : elle donne ainsi un article dans le journal hebdomadaire « France », en première page, où l’action de « cette amie magnifique de la France » est décrite – sans qu’elle soit nommée autrement que de ses initiales. Le journal, qui paraît depuis les premières heures de la France Libre en 1940, paraît à Londres, avec une rédactions installée au 2, Dorset Build. de Salisbury Square, est probablement le lien entre Romain Gary et Maria Errazuriz : il est probable que le capitaine Gary, cantonné à Londres en ce mois de juin, lit la presse. Quelques semaines plus tard, le 14 juillet 1945, le Général de Gaulle le décore de la Légion d’Honneur sous l’Arc de Triomphe, alors qu’Education européenne, tout juste imprimé, va commencer à être diffusé ce même été. Il obtiendra à l’automne le Grand Prix des Critiques et propulse Gary sur le devant de la scène littéraire.
Romain Gary offrira peu d’exemplaires dédicacés de son premier livre, et le plus souvent à des proches dans la sphère éditoriale. On connaît ainsi les exemplaires envoyés à Maurice Nadeau, Francis Dumont (collaborateur chez Calmann-Lévy), Roland Feuvrier, Pierre Calmann et Raymond Aron, et seuls les trois premiers sont sur le grand papier.
Précieux exemplaire, offert à une figure majeure de la Résistance franco-anglaise. Elle sera honorée en 2005 par Yad Vashem du titre de « Juste parmi les nations » : seules deux personnalités chiliennes ont été honorées de ce titre.
Maria Errázuriz, par André Kervella (Paris, L’Harmattan, 2025), à qui nous devons quelques précieuses informations, vient récemment de paraître. Elle permet d’encore mieux cerner et comprendre le parcours de cette femme hors du commun.






















