Les Cavaliers
« On arrivait aux approches du Chibar, seule trouée dans le massif auguste et monstrueux de l’Hindou Kouch, par où, à 3 500 mètres d’altitude, se faisait tout le trafic et tout le charroi entre l’Afghanistan du Sud et l’Afghanistan du Nord. »
Le début des Cavaliers, aussi célèbre que celui de La Ferme africaine de Karen Blixen, est une photographie du paysage. C’est parce qu’il méditait de retrouver les paysages de son enfance, les steppes de l’Asie centrale, et parce qu’il lui était interdit de se rendre en Union soviétique, que Joseph Kessel entreprit de visiter l’Afghanistan. Il trouva, au début de l’année 1956, l’occasion de rendre ce périple fructueux : une équipe de tournage, composée des cinéastes Pierre Shoendoerffer et Raoul Coutard, est prête à réaliser un film qu’il écrirait sur place, au fur et à mesure.
Cette équipée afghane mériterait un livre entier, dont Kessel donnera un aperçu dans Le Jeu du roi, qui est à la fois le journal de bord du film en train de se faire, et le chaudron d’où jailliront un jour Les Cavaliers, « son roman le plus abouti, le plus lyrique. Il mettra plusieurs années à l’écrire ce roman où pour la première fois un auteur découvrait au monde occidental les paysages des contreforts de l’Hindou-Kouch, les cavaliers tadjik, le jeu du bouzkachi et les bouddhas géants de Bamiyam. Il inventera une petite créature femelle, particulièrement dangereuse, pour électriser ses héros à cheval. Née de son imagination, Zéré, la nomade, aura un visage aux traits fins, un regard vert translucide et tous les talents pour damner un homme. La perversité de Zéré, son amour cruel, sa nature maléfique, sa beauté aussi, et l’attraction qu’elle exerce si facilement sur les hommes, ne sont pas sans rappeler, dans la vie de Kessel, les vertus de son épouse irlandaise, Michèle, tout aussi éruptive et armée d’inquiétants pouvoirs (…) Le roman ne sera publié qu’en 1967. Sa genèse aura duré dix ans, son écriture un peu plus de six – presque un record pour Kessel qui, à l’exception du Tour du malheur, écrit ses livres en un tournemain. » (Dominique Bona, in Les Partisans).
La Passe du diable, le film réalisé, sortit le 21 mai 1958 dans une seule salle des Champs-Elysées, et sans publicité. Mais en 1967, un succès sans égal accueillera Les Cavaliers dont le bandeau à parution titrait à raison : « Le Roman lointain de Kessel », tant l’équipée afghane de Kessel est flamboyante et admirable. Si Le Tour du malheur est son pendant biographique, Les Cavaliers forment l’agrégat parfait du Kessel aventurier.
Jacqueline Breitel, secrétaire de Joseph Kessel, expliquera au prix de quel effort il avait composé son roman : « Chaque jour il me confiait les écrits de la veille (…) Je lui apportais une frappe bien propre et le lendemain, outre les demi-feuilles manuscrites, il me la rendait raturée à plus de la moitié. J’estime qu’il a réécrit Les Cavaliers quatre ou cinq fois. Au moins ! Lorsqu’il reçoit le manuscrit de huit cents feuillets sur sa table, Gaston Gallimard est aux anges : il estime qu’il s’agit là du meilleur roman de son poulain depuis L’Équipage, achevé quarante-trois ans plus tôt » (in Dictionnaire amoureux de Kessel).
Le roman a remporté un immense succès tant public que critique : un hommage unanime et pour une fois sans fausses notes que peu d’écrivains peuvent se vanter de recevoir. Kessel en est heureux. Ces Cavaliers, son quatorzième roman, sera aussi le dernier qu’il écrira, et tout lui sourit – en tout cas sur le front des ses œuvres : Bunuel vient d’acquérir le droit pour Belle de jour, et Les Cavaliers font l’objet d’une course frénétique entre les studios américains : c’est finalement la Columbia Pictures qui l’emporte, pour la somme colossale de cent millions d’anciens francs. John Frankenheimer dirigera les opérations et offrira les rôles du jeune Ouroz et du vieux Toursène à Omar Sharif et à Jack Palance. Pour Omar Sharif, cavalier hors pair, fasciné par le monde des chevaux, c’est un rôle en or, après Ali, prince du désert, qui a été le sien dans le Lawrence d’Arabie de David Lean, sorti cinq ans plus tôt.
Les envois de Kessel dans Les Cavaliers – qui plus est dans un exemplaire en grand papier – semblent particulièrement rares.
