Manuscrit autographe.
Le brouillon princeps du Gudule


" Ah les années 50 ! Le début des Trente Glorieuses. L'époque de la folle croissance et des prémices de la délirante société de consommation. Cela ne pouvait qu'exciter l'imagination de Boris Vian qui écrit cette satire sous-titrée «les arts ménagers ». Dans cette chanson à l'allure de virevoltant tango, le parolier, et ici chanteur, popularise le prénom Gudule (quelle prouesse !) mais surtout décrit un nouveau mode opératoire de séduction. Au lieu de faire craquer la Gudule en question à l'ancienne en utilisant des mots d'amour, il est plus utile, modernité oblige, de se lancer dans une liste de produits qu'on peut lui offrir. Et c'est hétéroclite. « De la tourniquette pour faire la vinaigrette au bel aérateur pour bouffer les odeurs en passant les draps qui chauffent et le pistolet à gaufres." (Alexis Bartier, Rafale de Vian, in Libération, mars 2020).
La chanson marque la première collaboration avec Alain Goraguer. C'est une remarquable complainte satirique, emblématique de la société de consommation qui commence à se développer en France.
Elle est enregistrée le vendredi 22 avril 1955, dans les studios des disques Philips. Elle ne nécessite que deux prises. C'est au début de l'année 1956 que sont mis en vente les deux 45 tours intitulés Chansons impossibles (Boris Vian N° 1) et Chansons possibles (Boris Vian N° 2) : c'est sur ce dernier que figure, en face A, La Complainte du progrès (sous-titrée Les Arts ménagers). L'occasion est trop bonne pour Philips qui, ni une ni deux, envoie Boris Vian Boris assurer lui-même la publicité au Salon des arts ménagers, qui se tient du 23 février au 18 mars 1956 ! La manifestation, rouverte depuis 1948, est alors en plein boom, et investit, près de soixante-dix avant les libraires, les nefs du Grand Palais ! Rien que ça. Un mois de bal des ménagères - et de leurs maris -, avec un Vian transformé en homme-sandwich, arpentant le Salon avec Gudule en musique de fond ! Il s'y fait photographier, "la tête passée dans l'affiche du salon" (in Anatomie du bison, de nos excellents confrères et spécialistes de Boris Vian, Christelle Gonzalo et François Roulmann, p. 162). Les deux seules marques citées dans les chanson, Frigidaire et Dunlopillo, y ont leurs stands. Nul ne sait si Vian poussera la provocation, et l'humour, jusqu'à fredonner sa chanson sur leurs espaces. La fréquentation, cette année-là, culminera à son plus haut : 1,5 millions de visiteurs ! A partir de 1961, trop à l'étroit, il devra déménager dans le nouveau bâtiment "futuriste" du CNIT, à la Défense, symbole d'un nouvel art d'habiter. Nul doute que Vian, si il avait encore été là, aurait été bien inspiré.

MANUSCRIT DE PREMIER JET DE LA CHANSON
Elle ne porte pas encore son titre définitif, et s'appelle, plus tendrement - ou plus ironiquement -, "Mon ourson". Mais l'essentiel est là : le Frigidaire et le Dunlopillo, la tourniquette " pour faire la vinaigrette ", les draps qui chauffent et l'indispensable pistolet à gaufres qui nous aura tous fait rêver !
Dès son premier jet, Vian couche sur le papier tout l'humour et son second degré, jusque dans l'orthographe choisi : le joli scootaire (...) et sa cuisiniaire, avec un four en vaire, et des jolis couvaires, et des pellagâtots
 On joint à cet emblématique manuscrit quatre documents :
deux buvards originaux des marques Dunlopillo et Frigidaire ;
deux tirages argentiques d'époque du Salon des Arts ménagers : une vue d'ensemble au Grand Palais, et une du stand de la marque Frigidaire !
Le pistolet à gaufres, lui, n'est toujours pas fourni. 
Document mythique
27215
© François Roulmann, D.R.
© François Roulmann, D.R.

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