[COLLECTIF | ÉDITIONS DE MINUIT] 
Le Silence de la mer et 25 autres titres dont 23 imprimés dans la clandestinité

Paris, Éditions de Minuit, 1942-1945
26 vol. (120 x 170 mm). Brochés, sous chemise et étui pour chaque volume, plein papier marbré, pièce de titre en long au dos.
Remarquable ensemble en condition brochées des éditions originales en volumes des Éditions de Minuit : les éditions clandestines, augmentée des titres publiés à la Libération (La Haute fourche et la bibliographie de Jacques Debû-Bridel).
Dans un premier temps, Jean Bruller s'engage dans la Résistance aux côtés de Pierre de Lescure, chargé de réaliser, pour l'Intelligence Service, un réseau de renseignements et de filières d'évasion d'agents et d'aviateurs anglais. Le réseau découvert, ils écrivent des articles pour une revue communiste clandestine, La pensée libre, qui souhaite s'ouvrir à des rédacteurs de toutes tendances. Lescure rédige lui-même une nouvelle et pousse Bruller à en écrire une à son tour, lui qui s'est réfugié dans le silence de son village de Villiers-sur-Morin. Le silence n'est pas la bonne attitude : ce n'est qu'aller dans le sens de la volonté nazie ; prouver que la France n'a que des voix soumises et une pensée esclave. L'illustrateur Bruller se métamorphose ainsi en écrivain en quelques semaines.
La rédaction du Silence de la Mer est terminée à la fin de l'été 1941 et « Vercors » fait la première lecture à Pierre de Lescure : « pendant plus d'une heure il resta impassible... Enfin il releva la tête, posa sur moi un regard brouillé, humide, et prononça : ‘De longtemps je n'avais plus ressenti une pareille émotion' ». Reste à publier le texte. Sous pseudonyme évidemment : « Jean Bruller se trouvait à l'Armée des Alpes, du côté de Romans-sur-Isère, lorsque l'armistice de juin 1940 fut annoncé. Son regard se posa sur les monts du Vercors dans lequel il vit, avec la prescience du poète, une citadelle de Liberté. De sorte que le nom de ‘Vercors' se présenta à son esprit quand il eut à signer d'un pseudonyme significatif le premier des écrits français que la résistance ait inspiré » (Jacques Dalloz).
On cherche un typographe assez fou pour tenter l'aventure. Par l'intermédiaire de l'im-primeur Ernest Aulard, Bruller trouve à Paris un petit atelier boulevard de l'Hôpital, celui de Georges Oudeville, spécialisé dans les faire-part et les cartes de visite. Bruller envisage un livre de petit format, d'une centaine de pages, à la finition soignée. Aulard fournit papier et caractères. La machine, une minerve, ne permettant de tirer que huit pages à la fois, le travail d'impression prend près de trois mois et, chaque semaine, Bruller apporte huit pages du manuscrit, détruites au fur et à mesure de l'avancement de la composition, et repart avec les pages imprimées, qui sont déposées boulevard Raspail, dans des bureaux où travaille une amie de Lescure, puis, après une perquisition allemande, dans un café, boulevard de la Gare. Fin janvier 1942, le travail de presse est achevé. Yvonne Paraf, une amie de Bruller, se charge du brochage et Vercors lui-même colle les couvertures. Le résultat est un livre de qualité, à la typographie parfaite. Bruller a fait, comme il le dit lui-même, de « la belle ouvrage ». Personne ne soupçonnera jusqu'en 1945 qu'il est l'auteur de son livre (ni Aulard ni Oudeville ni même sa propre épouse ne sont au courant) et la petite dizaine d'initiés gardera le secret. 
En février 1942, 350 exemplaires sont constitués : 100 pour la zone Nord, rapidement diffusés sous le manteau, et 250 pour la zone Sud. 200 exemplaires seront saisis par les Allemands alors qu'ils transitent vers Lyon. Pour la diffusion de l'ouvrage, une chaîne se crée, et le premier exemplaire parvient à Jean Paulhan, par l'intermédiaire d'un fonctionnaire de trente-huit ans qui travaille au ministère de la Marine, rue de l'Université : Jacques Debû-Bridel. Après une carrière littéraire entamée à la NRF (son roman Jeunes ménages obtient le prix Interallié en 1935) où il se lie d'une amitié indé-fectible avec Paulhan, Debrû-Bridel entre en résistance dès octobre 1940 à l'Organi-sation civile et militaire puis au NAP, acronyme du Noyautage des administrations publiques. Ce groupe de Résistance est établi à partir de 1942 par André Plaisantin, du mouvement Combat, pour infiltrer les administrations de l'État français, répondant à une suggestion de Claude Bourdet à Jean Moulin. La branche du NAP chargée de noyauter la haute administration s'appelait Super-NAP et était dirigée par Albert Chambon, avec Debû-Bridel aux commandes : il avait la délicate mission de créer et délivrer de vrais-faux papiers et laisser-passer aux résistants de passage à Paris, de préparer des sabotages « administratifs » et de préparer la prise du pouvoir à la libération du territoire. Parallèlement à cette activité à haut risque, Debû-Bridel fonde en compagnie de Jean Paulhan et de Jacques Decour le Comité national des écrivains. En 1944-1945, il sera désigné par le général de Gaulle pour faire partie de l'Assemblée Consultative Provisoire (1944-1945). Évidemment très au fait de l'activité clandestine des Éditions de Minuit, il en rédigera en 1945 la première bibliographie, précédée d'un historique relatant la création de la maison d'éditions et son activité clandestine, à laquelle il participa en donnant, sous le pseudonyme d'Argonne, l'un des 27 textes publiés sous l'Occupation : Angleterre, paru en 1943.
Tous les volumes sont en condition brochée, sous chemise et étui :
1. VERCORS. Le Silence de la mer. 1942. Complet du manifeste sur papier volant. 
2. Collectif, Chroniques interdites. 1943.
3. Paul ÉLUARD dir., L'Honneur des poètes. 1943.
4. François MAURIAC [Forez], Le Cahier noir. 1943. 
5. Léon MOTCHANE [Thimerais], La Pensée patiente. 1943.
6. Jacques DEBÛ-BRIDEL [Argonne], Angleterre (d'Alcuin à Huxley). 1943. [Avec :] l'encart de Charles MORGAN, Du Génie français.
 7. Louis ARAGON [François La Colère], Le Musée Grévin. 1943. Première édition en volume. Le texte parut quelques jours avant sous la forme d'un feuillet plié en trois.
8. Elsa TRIOLET [Laurent Daniel], Les Amants d'Avignon. 1943.
9. Yves FARGE, Toulon. Coll. « Témoignages » *. 1943.
10. Louis ARAGON, Le Crime contre l'esprit. Coll. « Témoignages » **. 1944. Infime déchirure à la couverture.
11. Roger GIRON [Vexin], L'Armistice.  Coll. « Témoignages » ***. 1944.
12. Edith THOMAS [Auxois], Contes. 1943.
13. VERCORS, La Marche à l'étoile. 1943.
14. Jacques DECOUR, Pages choisies. 1944.
15. John STEINBECK, Nuits noires. 1944.
16. Paul ÉLUARD dir., L'Honneur des poètes**. 1944.
17. Jean CASSOU [Jean Noir], 33 Sonnets composés au secret. 1944.
18. Claude AVELINE [Minervois], Le Temps mort. 1944.
19. Claude MORGAN [Mortagne], La Marque de l'homme. 1944.
20. PÉGUY-PÉRI. Deux voix françaises. 1944. 
21. Collectif, Les Bannis. 1944.
22. Collectif, Nouvelles chroniques. 1944. 
23. George ADAM [Hainaut], À l'appel de la liberté. 1944.
24. Jean GUÉHENNO [Cévennes], Dans la prison. 1944.
25. Jacques DEBÛ-BRIDEL, Les Éditions de Minuit. Historique et bibliographie. 1945.
26. Pierre BOST, La Haute Fourche. 1945

Vignes-Lacroix, L'Intelligence en guerre, n° 21 ; Vignes, Bibliographie des Editions de Minuit, n° 1 ; Simonin, Le Devoir d'insoumission, pp. 80 et sq ; Debû-Bridel, La Résistance intellectuelle ; Dalloz, Vérité sur le drame de Vercors, pp. 37 et 122.
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