Louis-Ferdinand CÉLINE
Voyage au bout de la nuit 
Paris, Éditions Denoël et Steele, (septembre) 1932 [GRANDE IMPRIMERIE DE TROYES 128, Rue Thiers, 128].
1 vol. (185 x 115 mm) de 623 et [1] f. Maroquin noir janséniste, dos lisse, doublures et gardes de maroquin noir, titre doré, date en pied, tranches dorées sur témoins, double filet sur les coupes et sur les coiffes, couverture et dos conservés (reliure signée de Huser), sous emboîtage signé de Renaud Vernier - Claude Ribal, 2016.
Édition originale. 
Un des [20] premiers exemplaires sur vergé d'Arches.
Ce tirage sur Arches est excessivement rare, et malgré les dix exemplaires hors commerce, Céline lui-même ne put en avoir aucun, ainsi qu'il l'écrivait à son éditeur le 24 juillet 1933 : « Je regrette bien de n'avoir pas pris d'Arches du Voyage, alors il faut m'en réserver 12 de L'Eglise numérotés. »
Dix sont numérotés 1 à 10 et dix autres, hors commerce, non numérotésNous sommes heureux de livrer, pour la première fois apparemment, le recensement complet de ces fameux vingt exemplaires sur vergé d'Arches, à la suite de la découverte récente d'un exemplaire réputé manquant (le n° 6). Les exemplaires ont, au dos, soit une mention "Arches" ou "vergé d'Arches". Six exemplaires sont encore brochés parmi eux.  Notre recensement permet de compléter les listes et les travaux de Henri Thyssens et Pascal de Saadeler, ainsi que la bibliographie de Dauphin-Fouché sur le sujet :
n° 1. Broché (Artcurial, 2013). 
n° 2. Broché (attribué à Léon Daudet en 2008, sans élément probant ; Librairie Hérodote, 2020). 
n° 3. Relié. Exemplaire Jules Exbrayat (relié par Semet et Plumelle, vente, 1962, I, n° 166, nouvelle reliure par Maylander pour Hayoit, passé dans sa vente, 2001, puis Sourget, 2004).
n° 4. Relié. Localisation inconnue. 
n° 5. Broché. Exemplaire Lucien Descaves.
n° 6. Broché (localisé, sans envoi, collection privée).
n° 7. Broché. (localisé, sans envoi, collection privée).  
n° 8. Relié. Exemplaire Roland Saucier (avec envoi, relié par Cerutti, exemplaire Chauveau puis Ragazzoni).
9.  Relié. Exemplaire José David (libraire et collectionneur bruxellois) ; avec envoi postérieur monté sur feuillet ajouté. Reliure de Huser.
Vente, (van der Perre, 1954) ; Ex-libris Bourbon-Condé ; Bibliothèque Jean-Paul Kahn (III, 2021, Bergé, n° 120).
n° 10. Relié. Exemplaire Gaston Roussel (relié par Paul Bonet en 1934, Carnets, 253).

Exemplaires hors commerce (les [numéros] sont donnés à titre purement indicatifs, car ces exemplaires ne sont pas numérotés) :
[1] - Bernard Steele, relié par Devauchelle (cat. Coulet-Faure, 1958),
[2] - Robert Beckers, relié par Alix, exemplaire Sicklès,
[3] - Max Dorian, cité par Thyssens, - seuls ces trois exemplaires sont nominatifs, pour les « collaborateurs de la maison ».
[4] - Exemplaire dédicacé mais dédicataire inconnu. Relié par P.-L. Martin (Coulet-Faure, juin 56, n° 19), peut-être offert à un autre membre du Goncourt ? Parmi ceux qui ne furent pas ‘servis', restent : les frères Rosny, Roland Dorgelès, Pol Neveux, Léon Hennique et Raoul Ponchon.
[5] - Gaston Chéreau, relié par Cretté (cat. Matarasso, 1938, puis Lardanchet, 1951, puis Coulet-Faure, 1958 et 1970), 
[6] - Max Descaves, relié par Martin, exemplaire Louis de Saadeler puis Frédéric Lefèvre, 
[7] - Mme [Françoise] Lucien Descaves, broché [le seul broché des dix hors commerce], exemplaire Loliée (Bibliothèque R. & B. L., IV, 2014,n° 41, invendu, puis IX, 2020, n° 223. L'exemplaire a été passablement restauré).
[8] - Jean Ajalbert, relié par Huser, puis exemplaire Simonson-Moureau puis suiv.  (Pierre Bergé, 2005, Bibliothèque d'un amateur, n° 141),
[9] - Gaston Chéreau, relié par Cretté (cat. Matarasso, 1938), puis catalogue Lardanchet, 1951, puis Coulet-Faure, 1958 et 1970, 
[10 - notre exemplaire] - René Gaffé, dont la provenance reste mystérieuse : il ne fut pas offert "comme les autres", puisqu'il ne porte comme seule dédicace que celle à René Gaffé, et sur le bon feuillet de justification (et ne peut donc supposer qu'une dédicace ait été remplacée par une autre) ; il a, à la date de la demande de Gaffé, déjà quitté la maison d'édition, puisque Robert Denoël indique qu'il ne lui en reste plus [de disponible]. Ou s'agirait-il du propre exemplaire de Denoël ? Il semble étonnant que Dorian, Beckers et Steele aient eu chacun le leur, et pas Denoël. Céline, lui, n'en possède pas non plus, puisqu'il le regrette encore cinq jours plus tôt. Hormis l'hypothèse Denoël, d'ou proviendrait l'exemplaire Gaffé ? Même si les réseaux du collectionneur étaient immenses, il lui a fallu sans doute remuer ciel et terre pour obtenir ce qui devait alors être sans doute le seul exemplaire des hors commerce non encore dédicacé... et le faire aussitôt faire par Céline ! Ni la dédicace de Céline, ni la reliure d'Huser ne sont datées, mais elles sont contemporaines des années trente. L'affaire fut donc faite rapidement. 
Comme pour l'exemplaire P.-L. Martin, le seul hors commerce non attribué, on peut penser qu'il aurait pu sinon être offert à l'un des membres du Goncourt - mais sans dédicace, ce qui paraîtra étonnant. Que Gaffé sollicita très rapidement un an plus tard pour lui acheter, directement ou indirectement. C'est une autre hypothèse.
Cet exemplaire contient de plus la fameuse 'attestation' de Denoël, maintes fois citée ; davantage qu'une attestation, c'est en fait une lettre tapuscrite signée par l'éditeur et adressée à René Gaffé, datée du 29 juillet 1933 (cinq jours après la lettre de Céline au même Denoël), dans laquelle Denoël mentionne et confirme qu'il existe bien "un tirage hors-commerce sur beau papier Arches [de la main même de Denoël] de dix exemplaires seulement. Ces exemplaires ont été réservés à l'auteur et aux collaborateurs de la maison ; peut-être deux ou trois ont-ils été envoyés à des critiques [...]". L'auteur, on le sait n'en possède pas. Ils seraient donc bien "réservés aux collaborateurs de la maison" : dont Denoël s'exclurait ? 
Quoi qu'il en soit, René Gaffé s'est attaché à récupérer cet exemplaire hors commerce, qu'il fit ensuite dédicacer par Céline à son attention. C'est l'une des rares fois où Gaffé ira solliciter directement un écrivain - hormis ses ami surréalistes. Ou, si hypothèse Denoël, par l'entremise de ce dernier. 
Bruxellois d'origine, René Gaffé, espion pendant la Première Guerre, fut d'abord journaliste et fondateur de L'Echo belge, quotidien en vogue au début du siècle. Homme d'affaires renommé, il devint, dès les années 20, un collectionneur inconditionnel et sa rencontre avec Paul Eluard et André Breton eut l'effet d'un véritable déclencheur. Ceux-ci, l'initient à l'art primitif et à l'art moderne et il acquiert alors des oeuvres « sur le vif », directement auprès des artistes qui deviennent ses proches : Picasso, Magritte, Miro, Erp ou Ernst et constitue ainsi une collection de d'art moderne et tribal, un ensemble d'une cinquantaine de chefs-d'oeuvre qu'il a toujours tenu à conserver auprès de lui, refusant de les disperser ou de les prêter pour des expositions. 
Bibliophile, précurseur des grands noms de la bibliophilie belge des Simonson, Hayoit ou Marcel de Merre, il fut l'un des premiers collectionneurs d'ouvrages surréalistes, à la mesure d'un Jacques Doucet, se fournissant auprès des poètes et écrivains du mouvement. Ces derniers pouvaient alors lui réserver les exemplaires les plus précieux, richement enrichis de lettres ou de dédicaces. René Gaffé avait également ses entrées chez bon nombre d'éditeurs ou de libraires, qui pouvaient lui réserver les papiers de tête. Riche industriel, il avait composé une importante collection et possédait plusieurs manuscrits importants, dont celui de La Condition humaine. 
La vente de sa collection, en avril 1956, fait toujours référence. 
Ce n'est que trente-trois ans après la mort de René Gaffé (survenue en 1968) que sa collection de tableaux fut mise en vente, après la mort de sa seconde épouse. Conformément à son testament, Jeanne Gaffé chargea Christies New York de vendre 25 chefs-d'oeuvre, vendus sans réserve : 60 millions de dollars furent récoltés, aux seul profit de l'Unicef. Il s'agit, encore à l'heure actuelle, d'un des plus généreux legs jamais offerts à l'institution. 
Son ex-libris, à la mesure de son exceptionnelle collection tenait en un feuillet pleine page, sur papier de chine, monté en tête des exemplaires par les plus grands relieurs qu'il faisait travailler : Georges Mercier, Maylander, Semet et Plumelle, Huser, et bien sûr Paul Bonet, dont la rencontre décisive avec Gaffé lui permettra d'aborder les rivages du surréalisme, qui lui inspira une conception novatrice du décor : il sera alors l'interprète quasi attitré des poètes surréalistes pendant presque deux décennies. Paul Bonet est celui qui composa, réalisa et grava cet ex-libris pour René Gaffé - pas moins de six versions avaient été réalisées par le maître, dont une retenue à partir de laquelle il composa la version définitive (cf. vente Tajan, mai 2013, lot 486).
Provenance : René Gaffé (envoi et vente, 1956, n° 48) - Marcel de Merre (vente, 2007, n° 312).
En Français dans le texte, 366 ; Dauphin & Fouche 32A1.
18997


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