« Carthage »
[cahier manuscrit] 

S.l.n.d. [Nantes, lycée Clémenceau, c. 1926]
1 cahier d'écolier (170 x 220 mm) de 76 p. dont 15 p. chiffrées. Dos toilé.
« Syrtes » sous la plume du jeune Louis Poirier, vingt-cinq ans avant la parution du Rivage des Syrtes.
Émouvant cahier manuscrit du lycéen Julien Gracq.
Il s'agit de ses notes sur la leçon de Carthage où le nom de « Syrtes » est mentionné cinq fois.
Gracq a noté ses initiales « LP » dans l'angle supérieur droit. Le titre de la leçon est écrit en caractères ornés, et, au verso de la première de couverture à l'angle supérieur, cette note non décryptée : "NFNML".
La leçon est consacrée à Carthage, d'après l'ouvrage Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, l'oeuvre majeure, quoique inachevée, de l'historien français Stéphane Gsell. Julien Gracq obtint, en 1927, un prix d'histoire au Concours général (en plus de deux autres prix et deux accessits, en latin, en français, en philosophie et en version latine).
Le jeune Louis Poirier, alors âgé de 16 ans, nomme le terme par cinq fois : « Dans les Syrtes (...) Pas de Phéniciens., donc pas de frictions avec les Grecs. Mais ceux-ci s'avancèrent jusqu'aux Syrtes (oracle de Jason)... Puis Carthage établit une frontière les Syrtes, que les Grecs ne doivent pas dépasser (...) Les autels des Philènes sont au fond de la Gr[an]de Syrte. » Plus loin, enfin, lorsqu'il évoque les colonies de Carthage : « Les Emporia [riches comptoirs commerciaux en bordure de Méditerranée] des Syrtes sont saisies par Massinissa ».
Le cours est riche d'enseignement tant Gracq y détaille toute le géographie, l'histoire et la politique de Carthage.
C'est au lycée de Nantes que le jeune homme effectue sa scolarité, entre 1921 et 1928 : une scolarité exceptionnelle puisque le jeune Louis Poirier obtient chaque année le prix d'excellence dans presque toutes les disciplines, cinq fois lauréat du concours général. Faisant montre d'une précocité étonnante, voici comment l'élève de cinquième voit Georges Clemenceau en visite à son lycée, le 22 mai 1922 lorsque celui-ci vient inaugurer le lycée qui porte, depuis la décision prise en 1919 par le conseil municipal, le nom du vainqueur de Verdun : « Je puis dire que cette tache noire et suprêmement insolente, tapotant ses genoux du bout des doigts pendant que péroraient préfet, recteur et généraux, a dégonflé pour un enfant de douze ans en une minute de son prestige l'officiel aussi brutalement que la pointe d'une épingle dégonfle une baudruche. » Deux ans après, la lecture de Le Rouge et le Noir complétera cette rébellion contre le convenu, contre tout ce qui était donné « pour recommandé ».
C'est à Nantes qu'il apprend à s'intéresser à la géographie, l'une de ses matières préférées : « la littérature et la géographie figuraient, dans la journée grise et misérable de l'internat, à peu près les seules éclaircies : j'avais tendance à les accueillir comme de l'eau fraîche ». Dans tout ce qui est vie de l'esprit, ce lycéen solitaire sera d'ailleurs un élève hors pair : prix d'excellence dans presque toutes les matières, plusieurs prix au Concours général, mention très bien au bac. 
Dans la géographie antique, la dénomination de Syrtis, terme d'origine grecque mentionné par Hérodote, désignait un « amas de sable et de rochers » constitué le long des côtes par les courants et autres mouvements d'eau et formant deux golfes sur la côte de l'Afrique du Nord entre Carthage, près de la Tunis actuelle, et Cyrène localisée aujourd'hui non loin de Derna. Syrte renvoie directement à Syrtis minor (« petite Syrte ») correspondant aujourd'hui au golfe de Gabès à l'Ouest, situé sur la côte Est de l'actuelle Tunisie et à Syrtis major (« grande Syrte ») correspondant au golfe de Syrte stricto sensu plus à l'Est, où se trouve sise la ville natale éponyme de feu le colonel Mouammar Kadhafi,
le Farghestan mentionné dans le roman couvrirait donc une vaste zone allant de la Turquie contemporaine jusqu'aux côtes libyennes en passant par le Machrek et l'Egypte. Le livre de Julien Gracq fait référence de manière plus ou moins implicite à ces territoires d'Afrique du Nord conquis par les Ottomans dans lesquels « le raffinement extrême de l'Orient » côtoierait la supposée « sauvagerie des nomades »
Les Syrtes historiques, telles qu'elles apparaissent du moins dans les écrits des historiens et géographes antiques, ont une double caractéristique qui intéresse de près le titre du roman gracquien : premièrement, par la force de la marée, qui attire irrésistiblement les navires pour les enliser dans ses bancs de sable, la mer des Syrtes est tout à la fois le lieu d'un dynamisme et d'un enlisement. Secondement, par l'alternance d'une eau profonde et de l'affleurement de bancs de sable et de récifs, ce golfe est également le lieu d'une indétermination (est-ce encore la mer ou déjà la terre ?) très proche de celle du roman, rappelant l'Observateur, « englué dans une immobilité hypnotique » devant la carte où figure la ligne rouge vif de la frontière. La mer des Syrtes sépare la Seigneurie d'un Etat lointain, le Farghestan, vis-à-vis duquel elle se trouve dans une situation équivoque. Bien que les deux Etats ne se soient pas affrontés depuis des siècles, leurs dernières relations, qui furent belliqueuses, n'ont jamais débouché sur un traité de paix. Et depuis, les anciens adversaires laissent planer une ambiguïté menaçante sur la nature de leurs rapports.
Après sa Khâgne à Louis-le-Grand, il est reçu sixième à Ecole normale supérieure et choisit comme matière principale la géographie, en hommage à Jules Verne. Elève d'Emmanuel de Martonne, il soutient un brillant mémoire de géomorphologie, consacré à l'Anjou méridional, sa région d'origine, avant d'être brillamment reçu cinquième à l'agrégation d'histoire et géographie. En 1935, il s'acquitte de ses obligations militaires comme élève officier à Saint-Maixent, puis comme sous-lieutenant à Nantes, où il est nommé en 1936 au lycée qui lui aura tant donné, "son" lycée Clemenceau, qu'il quitte à la rentrée suivante pour le lycée de Quimper.  
En août 1939 il rencontre, à Nantes à l'Hôtel de la Vendée, André Breton à qui il avait envoyé son premier roman, Au château d'Argol, publié, en 1938, chez José Corti sous le pseudonyme de Julien Gracq, créé à partir de Julien Sorel et des Gracques.
Philippe Arnaud, Le chef d’œuvre de Julien Gracq à l’épreuve de la géographie ; Attilio Mastino, Massinnissa et la question des emporia, 2015, pp. 253-273.
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