Los Angeles, 9 janvier 1959
1 p. à en-tête du Consulat général à Los Angeles ;
2 f. avec questions dactylographiées et réponses autographes de Gary, à l'encre bleue. 
Gary vient compléter l’interview donnée pour la revues « Arts », à propos de la sortie du film de John Huston adapté des Racines du Ciel (1958), et qui vient de sortir sur les écrans parisiens.
L’ensemble est adressé à Eric Le Guebe, journaliste au journal « Arts ». La lettre introductive et les réponses sont signées par Romain Gary. Gary se montre acerbe avec un humour ironique sur les rapports entre le cinéma et la littérature. Ces propos viennent compléter l’interview, suite à trois questions complémentaires que le journaliste lui soumet par écrit.
A la question de savoir ce qu'il pensait de l'adaptation de son roman, Gary répond qu’il en a été « très amusé et très content ; si je constate que mon livre n'a rien à craindre, j'avais très peur (...) je me réveillais la nuit, couvert de sueur froide ; je rêvais que le film était aussi bon que le livre et que le cinéma pouvait rivaliser avec la littérature. Mais ce n'était qu'un cauchemar et tout s'est très bien passé (...) »   
Sur l'écart entre la critique, plutôt mauvaise, et l'accueil du public, plutôt bon, Gary précise que « le public est plein de générosité, de pardon et de pitié : ce sont des bons chrétiens. J'ai moi-même applaudi lorsque la projection fut terminée. Il faut bien avoir du coeur, dans la vie ». Suit enfin une réponse à propos d'un avis de Karl Jaspers (psychiatre et philosophe germano-suisse, proche de l’existentialisme) sur la littérature, qui s'écriait "malheur à l'écrivain qui écrit pour ne rien dire". Gary répond : " Tout cela ne veut rien dire. Un écrivain peut écrire pour ne rien dire et devenir un grand écrivain si il a du génie ; [sa phrase] est une pathétique tentation de professeur de philosophie d'annexer l'art".
Dans la lettre introductive à Le Guebe, Gary demande également de corriger ce qu'il nomme « deux excès » dans l'interview : " (...) 1. Supprimez le « Je les emmerde » et remplacez par « Je les renvoie à Zdanov »*.  Au lieu de « on surestime l'importance du cinéma », marquez « on suranalyse chaque film et chaque metteur en scène
Arts est une revue hebdomadaire française fondée en 1952 par le galeriste Georges Wildenstein. Elle est encore, au moment de l'interview de Gary, intitulée Arts, spectacles, avant de ne prendre que le seul nom de Arts (sous-titré lettres, spectacles, musique) en 1960. Elle a été un des relais des Hussards et a offert une tribune à la nouvelle critique cinématographique des années 1950, notamment à François Truffaut, qui y a ensuite invité Jean-Luc Godard et ses partenaires des Cahiers du cinéma. Boris Vian, Jean Giono, Roger Nimier, Antoine Blondin, Jean-Louis Bory, Matthieu Galey, Jean-René Huguenin, François Truffaut, Jean-Luc Godard ont, entre autres, collaboré à cette publication.
La revue avait donné, quelques semaines plus tôt un reportage sur Jean Seberg, qui sortait du tournage d'A bout de souffle, achevé avant les fêtes de Noël. Seberg et Gary se rencontreront quelques mois plus tard, en décembre 1959, lors d'un dîner organisé à Los Angeles. A bout de souffle avait fait de Seberg une star, et c'est à ce titre que Gary l'invite à sa table, au consulat de France. Avec la suite que l'on sait.
Gary fréquenta peu le monde d'Hollywood qu'il n'appréciait guère- hormis ses starlettes. Concernant Les Racines du ciel, il indique dans l'interview qu'il ne rencontra John Huston qu'à Paris (les intérieurs ont été tournés aux Studios de Boulogne). L'adaptation du roman de Gary avait été confiée à son ami, Patrick Leigh Fermor : cet ancien officier et membre du SOE britannique pendant la deuxième mondiale eut une carrière de scénariste puis d'écrivain-voyageur. Installé en Grèce, il offrira à Romain Gary son ouvrage Mani, Travels in the Southern Peloponnese au moment même de la sortie du film et de cet échange. Il lui avait déjà offert, en 1957, son A Time to Keep Silence, merveilleux livres sur retraites et lieux monastiques.
Gary gardera toujours Hollywood et ses acteurs à distance de sa vie d'écrivain, parfois jusqu'à l'extrême : lorsque Jean Seberg joua dans La Kermesse de l'Ouest aux côtés de Clint Eastwood, celui-ci ne se priva pas pour jouer de ses charmes et, alors qu'ils étaient tous les deux mariés, Eastwood et Seberg entamèrent une liaison. Fidèle à son esprit « chevaleresque » et pour laver son honneur, Romain Gary défia Clint Eastwood en duel. Au pistolet. Face à ce tempérament enflammé, Clint Eastwood refusa... La fin du tournage de La Kermesse de l'Ouest marquera la fin immédiate de sa relation avec Jean Seberg.
* Andreï Aleksandrovitch Jdanov fut un des plus proches collaborateurs de Staline. Après la guerre, Au nom du « réalisme socialiste », Jdanov entreprit d'écraser le semblant de vitalité des arts qu'avait connu l'URSS à la faveur de la Seconde Guerre mondiale en supervisant le contrôle politique total sur les livres, les films, la musique et les tableaux, créant des normes politiques imposées au monde artistique et recourant à la censure aux vexations voire au goulag les auteurs ne s'y pliant pas. Il laissa son nom à une doctrine culturelle, le Jdanovisme, ainsi qu’à une doctrine politique, la doctrine Jdanov : proclamée le 22 septembre 1947, au début de la guerre froide, elle affirme la division du monde en deux camps : les « forces impérialistes », dirigées par les USA et les « forces pacifistes », menés par l’URSS.
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