Rêves d’encre

Vingt-cinq images présentées par Paul Éluard, René Char, Julien Gracq et Gaston Bachelard.
Paris, José Corti, (septembre) 1945.
1 vol. (170 x 250 mm) de [23] f. (manuscrits et dessins), 16 p. + suite. Buffle paille, plats évidés, ornés d'une pièce irrégulière d'ébène blanc reliée de part et d'autre d'une étroite bande d'ébène réhaussée de rivets dorés, titre à l'œser brun en long, gardes de chèvre velours assorties, tranches dorées sur témoins, couvertures conservées (reliure signée de Renaud Vernier - E.D. Claude Ribal, 2025).
Edition originale.

24 compositions de José Corti, plus une formant la couverture.

Exemplaire unique, conservé par José Corti, imprimé nominativement pour son fils avec la mention : « Exemplaire imprimé pour Dominique Corticchiato ».

Montés en tête, tous les manuscrits originaux signés des auteurs ayant servi à l’édition, ainsi que les compositions originales à l’encre de José Corti et des tirages d’essai annotés de sa main.

Exemplaire de dédicace :

« À Dominique Corticchiato
mon fils unique
notre DOUMÉ,

J’écris ton nom si doux en tête de ces
images découvertes en pensant à toi, et
que tu n’as jamais vues…

J’écris ton nom de bonheur, Doumé,
ton nom si doux — et je pleure…

Dans l’enfer de notre solitude, je pleure,
mon petit, en pensant à ta solitude à toi,
à ta mortelle solitude…

J. C. »

Cet unique, émouvant et merveilleux exemplaire regroupe l’entièreté des manuscrits et dessins originaux, ajoutés à l’exemplaire que José Corti réservait pour son fils. Il ne pourra jamais lui offrir ses Rêves d’encres.

 

L’exemplaire contient notamment :

  • le manuscrit autographe signé de Paul Éluard, Temps anciens, temps bénis (1 f.), avec une lettre autographe signée de José Corti à Éluard, datée du 15 mai 1945 ;
  • le manuscrit autographe signé de René Char, La Lune rouge et le géranium noir (2 f.), avec deux lettres autographes signées de Char à Corti, datées des 8 et 24 août 1945 ;
  • le manuscrit autographe signé de Julien Gracq, Éclosion de la pierre (1 f.) ;
  • le manuscrit autographe signé de Gaston Bachelard, Une rêverie de la matière (4 f.) ;
  • les 20 dessins originaux de José Corti et des tirages d’essai annotés au verso.

Ainsi constitué, il n’est pas seulement un exemplaire enrichi mais le dossier génétique presque complet du livre, demeuré dans les archives de l’éditeur et longtemps dans son cœur, puisqu’il ne s’en séparera jamais. Dans cet ensemble, Corti garda aussi le brouillon de la lettre qu’il adressa à Paul Éluard, le premier auquel il pensa pour préfacer son livre.

Capitale, cette lettre à Éluard permet de restituer la naissance même de l’ouvrage, puisque Corti songea d’abord à une simple présentation par le poète de ses images. C’est avant que Gaston Bachelard, ami de Corti, n’ait l’idée d’élargir le projet et que soient alors sollicités René Char et Julien Gracq. La lettre s’achève sur ces mots dont l’histoire, depuis, confère à l’exemplaire son caractère autant tragique qu’émouvant : « Votre acceptation de mon projet me ferait très plaisir à moi – et aussi à mon fils, lorsqu’il reviendra. Il aime autant Bachelard et Gracq qu’il voyait souvent, qu’il a d’admiration pour vous. Et Char a été si gentil pour lui… cette réunion aurait à mes yeux l’air d’une manifestation d’amitié, suis tout vôtre, José Corti, 15. 5. 45 ».

Ce livre est ainsi préparé dans l’attente du retour de Dominique Corticchiato, arrêté par la Gestapo le 2 mai 1944, déporté dans le dernier convoi du 15 août 1944.

Plusieurs sources, à commencer par les Souvenirs désordonnés de l’auteur, évoquent ce qui s’est passé ce jour maudit du 2 mai. Elles sont depuis complétées par le travail d’enquête biographique d’Olivier Salon, qui a publié en 2016 François le Lionnais, le disparate (Othello) : l’histoire de Dominique Corticchiato se révèle plus précise et ses liens avec la Résistance – avec François Le Lionnais en particulier. Ce dernier, résistant au lendemain de la démobilisation, s’est en effet servi de la librairie Corti « qui était le siège parisien de son activité de résistant, lui assurant l’utilisation du téléphone de l’arrière boutique (tout en laissant José Corti dans l’ignorance totale de cette activité) », pour le compte du réseau de résistance, Marco Polo, dans lequel évolue le jeune Dominique Corti.

Le Lionnais est arrêté le 29 avril 1944 par la Gestapo, soit trois jours plus tôt que Dominique Corti et Nicole Corti, sa mère. Pendant douze mois, entre mai 1944 et mai 1945, Corti va espérer sans relâche retrouver son fils. « Ils sont envoyés à Fresnes durant trois mois, jusqu’au 15 août 1944. Les deux hommes sont déporté dans le dernier convoi, celui du 15 août 1944 ». Mme Corti, quant à elle, est libérée et rejoint son époux le 17 août 1944. « François Le Lionnais survivra jusqu’à la libération des camps, et rentrera à Paris le 3 mai 1945 », douze jours avant la lettre que Corti envoie à Éluard et dans laquelle il espère encore le retour de son fils.

Il n’apprendra la terrible nouvelle que plusieurs semaines plus tard.

En septembre 1945, Éluard rend hommage à Dominique Corti : son nom figure dans la litanies des écrivains disparus pendant la guerre que le poète pleure dans son « Éternité de ceux que je n’ai pas revus » : un poème immédiatement publié dans les colonnes des Lettres françaises du 8 septembre 1945 (avant de paraître dans l’édition augmentée d’Au rendez-vous allemand, Éditions de Minuit, 1946).

Si Éluard et Corti se retrouvent en 1945 pour publier Rêves d’encre, l’établissement des « listes noires » successives d’écrivains ayant collaboré par le Comité national des écrivains, où Éluard et Aragon se montrent parmi les plus intransigeants, conduira à leur rupture. Par suite d’une demande de Maurice Chapelan, inscrit sur ces listes, puis écarté par Aragon, de la publication dans une anthologie d’un texte d’Éluard édité par Corti, ce dernier adresse au poète ce mot malicieux : « Je ne savais pas qu’Aragon tenait boutique de blanchisserie ». Ce mouvement d’humeur sera fatal à leur amitié : « je téléphonai trois ou quatre jours plus tard, racontera Corti. « Je suis justement en train de vous écrire, me dit Éluard car vous m’avez fait beaucoup, vraiment beaucoup de peine, attaquer Aragon, c’est m’attaquer moi-même ». Je tombai, comme on dit, de haut. Sa lettre me parvint. J’y lus ce dont il m’avait téléphoné l’essentiel. Ce n’est que plus tard, beaucoup plus tard, que je compris qu’il s’agissait, en fait, et sans que rien ne le laissât deviner, d’une lettre qui devait être la dernière et devait dater la fin de notre amitié » (Souvenirs désordonnés, p. 102).

Corti, bien plus tard, se rendra propriétaire d’une des versions autographes de Poésie et Vérité 1942, acquise auprès du libraire Lucien Scheler : un ultime repentir autant qu’un hommage envers un compagnon de route des années surréalistes puis des années de guerre.

La conservation de Rêves d’encre dans sa bibliothèque, souvenir le plus concret de la présence de son fils, confère à cet exemplaire une valeur presque déchirante, qui n’est plus seulement que le plus bel état possible de Rêves d’encre : un mémorial privé, élaboré au moment même où l’éditeur espère encore, puis garde auprès de lui ce qui devait accueillir son fils disparu.

 

Magnifique ensemble, parfaitement établi par Renaud Vernier. 

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