s.l.n.d. [Vézelay, circa 1941-1942].
Deux feuillets (150 x 270 mm), sur vergé fin, signé en fin.

MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ d'un des plus célèbres poèmes de la langue française et aussi hymne poétique le plus emblématique de la Résistance.
Le titre « Une Seule pensée » est barré, remplacé par « Liberté ». 
Les feuillets étaient montés, d'origine, sur des cartons rigides ; ils étaient encadrés et accrochés ainsi dans le bureau de Max-Pol Fouchet, fondateur et directeur de la revue Fontaine, à Alger, entre 1942 et 1944. 
historique Manuscrit autographe signé et Premier état du texte publié, tel que paru dans la revue Fontaine, où le poème a paru pour la toute première fois, en juin 1942.
En janvier 1942, Paul Éluard, quitte Paris pour s'installer non loin de Vézelay, dans une résidence d'amis stratégiquement située à proximité du maquis, aux portes du Morvan. Il a passé les années précédentes à s'insurger contre les régimes fascisants, comme l'Espagne de Franco, et bien qu'exclu du Parti communiste, il entend bien continuer la lutte. Son dernier recueil publié date de 1941, avec Le Livre ouvert. Depuis, il n'a composé, alors qu'il se trouve à Mignières, dans le Loiret, mobilisé dans l'intendance de l'armée, que Blason des fleurs et des fruits, sous forme d'une copie autographe à 15 exemplaires. A Paris, dans le même temps, est composé un autre hymne de la Résistance : c'est en février 1942 que Jean Bruller, sous le pseudonyme de Vercors, publie Le Silence de la mer. 
Dès l'été 1941, Paul Éluard semble avoir conçu, sinon l'idée, quelques strophes du futur Liberté, qui semble avoir été, en première intention, un poème d'amour pour Nusch. On lira avec attention l'étude de Sabine Boucheron sur le sujet. Quoi qu'il en soit, c'est au sortir de l'hiver 1942 que le poète met la touche finale à son hymne de résistant. 
Historique des parutions : 
Ce poème paraît, pour la première fois fois, dans le n° 22 de la revue Fontaine, en juin 1942. Visée et autorisée par la censure à Alger, son titre est « Une Seule pensée », alors qu'Éluard l'a, à ce moment, déjà renommé en "Liberté", ainsi qu'en témoigne ce manuscrit qu'il a confié à Max-Pol Fouchet pour que celui-ci en donne édition dans sa revue. Grâce à ce titre, l'éditeur espère - et va - tromper la censure (cf. Un jour, je m'en souviens, p. 89-90 et « Les poètes de la revue Fontaine », Poésie 1 N°55-61, 1978). Le texte qui va paraître est rigoureusement celui du manuscrit confié par Éluard, avec les deux mots désirs et souvenirs au pluriel (strophes 19 et 20). 
Les deux dernières strophes, seules, paraissent ensuite après l'été dans Candide 963, 2 sept. 1942, p. 3, puis, toujours sous le titre " Une seule pensée " et pour tout le poème, à Londres dans le n° 23 de La France libre du15 septembre 1942. On joint ce numéro de Candide ; avec Fontaine, ces deux parutions forment les seules parutions du poème depuis sa rédaction et sa seule diffusion, l'une à Alger, l'autre en France. 
Vient ensuite, et seulement, la première édition en volume (antidatée d'avril 1942) : le poème est intégré dans un recueil intitulé Poésie et vérité 1942, édité par Les Éditions de La Main à plume de Noël Arnaud.  Un tirage numéroté et limité à 65 exemplaires est effectué ; le poème, pour la première fois, est sous le titre de " Liberté ". Dans cette version, un des deux mots (désirs) est au pluriel et l'autre au singulier (souvenir). Outre ce poème, Éluard y ajoute Sur les pentes inférieures, La Dernière nuit et quelques autres poèmes de résistance, rédigés entre 1941 et 1942. 
On retrouve ensuite le poème, à nouveau sous le titre " Une seule pensée ", aux Cahiers du Rhône (Neuchâtel, La Baconnière), janvier 1943, puis dans la Revue du monde libre (Londres, n° 4, avril 1943, avec les deux mots au pluriel, vraisemblablement repris de l'édition Fontaine. C'est cette parution qui entraîne celle des dizaines de milliers d'exemplaires largués par la RAF au dessus des villes et campagnes françaises. Le texte poursuit sa reconnaissance mondiale en étant ensuite publié dans France Amérique (New York, 19 décembre 1943). Retour en France ensuite, où le poème, devenu hymne de la Résistance, est publié à Cahors aux Éditions des Francs-tireurs partisans français du Lot, à la fin de l'année 1944.
Après guerre, il sera intégré au recueil Au rendez-vous allemand.

versions autographes  : 
six versions sont connues. 
Trois versions sont entre les mains d'institutions publiques : 
- Manuscrit Dominique Éluard, de premier jet, conservé au musée de Saint-Denis, offert en 1955, par la dernière épouse du poète ; 
- Manuscrit
Noël Arnaud, vendu  par ce dernier en 2002 au Musée de la Résistance nationale, à Champigny-sur-Marne. Il s'agit du manuscrit dont Noël Arnaud revendiquait - à tort - comme étant le manuscrit princeps et le premier sur lequel les deux titres co-existaient ; de son témoignage, il s'agit de celui qui aurait servi à la composition à l'imprimerie Cario, pour la publication du recueil Poésie et vérité 1942, en septembre-octobre 1942 ; 
-
Manuscrit Jacqueline Trutat, recopie postérieure, corrigée et mise au nette, avec le titre initial Une seule pensée, (Donation par Jacqueline Trutat, 2008, Bibliothèque nationale de France),

Trois versions sont en mains privées :
- Une recopie tardive, soigneusement composée sur cinq feuillets de quatre strophes chacun., sans provenance avérée. Le titre est celui de  Liberté, dans la version corrigée des pluriels, conforme à l'édition imprimée du recueil. Il fut présenté pour la première fois en 1991 (Hôtel Drouot, étude Laurin-Guilloux-Buffetaud, lot n° 42), puis en 2009 (Cornette de Saint Cyr, 7 juillet, n° 261). Invendu, il fut acquis à l'amiable par la société Aristophil : on le retrouve dans une des ventes de l'année 2018 (Aristophil, V, Drouot, juin 2018, n° 832). 

-
Manuscrit Corti, précieux, puisqu'il fait partie d'un ensemble autographe complet du recueil Poésie et vérité 1942, lequel rassemble, outre , outre Liberté, tous les autres poèmes du recueil. Conforme à l'édition imprimée, le jeu contient une version autographe du poème, sous le titre seul de Liberté, et les deux pluriel corrigés. L'ensemble fut, depuis la guerre ou juste après, propriété de l'éditeur José Corti, avec qui les liens furent étroits, précoces et constants, depuis les années 30. Cet ensemble unique (il n'existe pas d'autres manuscrit complet, sinon composite, de Poésie et vérité 1942) s'est révélé lors de la vente des archives José Corti, en juin 2002. Éluard et Corti collaborèrent au sortir de la guerre pour la publication de Rêves d'encre, avec Gaston Bachelard, Julien Gracq et René Char.

- Manuscrit
Max-Pol Fouchet qui servit pour la première publication du poème (Fontaine, juin 1942), avec les deux titres et les deux pluriels. Ce manuscrit, que l'on pourrait qualifier de premier manuscrit au propre, est celui qui est à l'origine de toutes les publications qui suivront, et de toutes les autres versions autographes connues - après le manuscrit de travail conservé à Saint-Denis. 
La rencontre entre les deux hommes date du printemps 1942, à Paris, à l'occasion du seul voyage en métropole de Fouchet cette année là. : le séjour a lieu du 7 au 22 mai. Fouchet a déjà publié, par deux fois, des poèmes d'Éluard, transmis par Louis Parrot : "ce dernier se trouve à Clermont-Ferrand, alors que sa femme est demeurée à Paris, où elle est en contact quotidien avec Nusch et Paul Éluard, même si la transmission des textes en raison du contrôle postal instauré entre les deux zones rend les choses particulièrement difficile à partir du début de l'année 1941. Le circuit d'acheminement des textes de Paul Éluard vers Alger se met donc en place par l'intermédiaire de Louis et Denyse Parrot, qui endossent ainsi le rôle d'agents de liaisons. Les premiers ensemble de poèmes parvient à la rédaction de Fontaine en août 1941" (François Vignale, La revue Fontaine, p. 137). Dans leur immense majorité, ce sont des poèmes qui formeront le futur recueil Poésie et Vérité 1942. Paul Éluard apparaît pour la première fois au sommaire de Fontaine dans le n° 15 (septembre 1941), avec "Le Blason des arbres", puis dans le n° 17 (janvier 1942), avec " Sur les pentes inférieures". La prochaine parution sera celle de Liberté. Suivront ensuite celles des n° 33 et 35, en 1944, puis les n° 41, 45 et 47, en 1945. En 1942. Max-Pol Fouchet lancera par ailleurs la collection Les relais de Fontaine : cinq titres seront publiés, mais un seul la première année : Paul Éluard, pour la deuxième édition de Poésie et vérité...
Les premières lettres entre Eluard et Fouchet datent du printemps 1940, alors que le poète est à Mignières, dans le Loiret, où il est mobilisé dnas l'intendance comme lieutenant : " Cher Monsieur, je ne vous oublie pas. Fontaine m'est utile, surtout en ce moment, et je vous admire de faire un tel effort. J'écris en ce moment de très petits poèmes, que je vous destine, mais je les voudrais aussi nombreux que possible…" (Paiul Éluard, lettre à Louis Parrot, 29 mai 1940). 
" Je voulais rencontrer, avant tout autre, Paul Éluard. Je l'admirais et savais quel était son combat. Il représentait pour moi, à en juger par ses poèmes, une Résistance non pas limitée à l'événement  immédiat (î) mais consciente de l'avenir des hommes ". Une première rencontre a lieu chez le poète, suivi d'une deuxième, dans un restaurant de la rue de Grenelle. Eluard lui confie des tracts, des imprimés clandestins. La troisième est celle où Éluard lui confie ce texte, intitulé Une seule pensée : " je donnai à Paul l'assurance que je publierais ce poème dans Fontaine, et même en tête de la revue, en éditorial. C'est impossible, me répondit-il, jamais la censure ne permettrait l'impression d'un tel texte (…). C'était pour moi comme un défi ". Fouchet regagne alors Alger, le 23 mai, et fais composer le texte, qu'il soumet au censeur français. " Un censeur allemand se tenait à ses côtés, mais heureusement ne comprenait guère notre langue. le français commença de lire le poème. Au bout d'un dizaine de quatrains, il me regarda, l'air excédé : " Ah, je vois, ce qu'il en est, c'est un poème d'amour,…vous les poètes, vous répétez toujours la même chose !" Je ne le détrompai pas. Il haussa les épaules, lança un clin d'oeil conquin à l'allemand et apposa le cachet d'autorisation sur les épreuves, sans poursuivre sa lecture jusqu'au dernier quatrain. Je sortis de son bureau, le cœur battant. Un miracle, un miracle, me répétais-je. Ainsi Liberté ou plutôt Une seule pensée d'Éluard put paraître dans Fontaine, en éditorial, et non pas clandestinement, ce qui aurait réduit son audience, mais en pleine lumière ". (Max-Pol Fouchet, in Un jour je m'en souviens, p. 89-90).  
Dans le même temps à Paris, l'évidence d'une publication plus générale est évoquée par Éluard ; dans l'appendice de Au rendez-vous allemand, il en rappelle les circonstances : " en mai 1942, Noël Arnaud prend la responsabilité de publier (…) sous le titre Poésie et vérité 1942, La Dernière nuit et quelques autres autres poèmes dont le sens ne peut guère laisser de doute sur le but poursuivi : retrouver, pour nuire à l'occupant, la liberté d'expression". L'édition, le temps d'être composée et devant les difficultés des uns et des autres à se voir, ne verra le jour que fin septembre 1942 - avec un achevé d'imprimer antidaté du 3 avril. Le poème Une seule pensée - Liberté semble lui avoir transité par l'intermédiaire de Louis Parrot, "par des voies détournées, pour le transmettre en Suisse et en Algérie. Il fut d'abord publié par Fontaine" (Lucien Scheler, Paul Eluard, Pléaide, p. 1608). Si Parrot est bel et bien transmis les manuscrits précédents, (ceux publiés en septembre 1941 et janvier 1942), le manuscrit de Liberté semble bel et bien avoir remis en main propre, directement, à Max-Pol Fouchet qui, sans attendre le met à la composition, avec l'histoire que l'on sait de "l'examen" du visa de censure. Les deux feuillets autographes, quand à eux, que Fouchet doit déjà considérer comme historiques, sont encadrés et placés autour de la photographie dédicacée que Paul Éluard lui a fait parvenir avec ce mot : " pour Max-Pol Fouchet, au nom de tout ce qui nous unit et nous libère. Paul Éluard ". 
Le poème aura été quant à lui rédigé près d'un avant qu'il ne soit livré à Fouchet, " pendant l’été de 1941" précise Eluard. " En composant les premières strophes […] je pensais révéler pour conclure le nom de la femme que j’aimais, à qui ce poème était destiné. Mais je me suis vite aperçu que le seul mot que j’avais en tête était le mot liberté. Ainsi, la femme que j’aimais incarnait un désir plus grand qu’elle. Je la confondais avec mon aspiration la plus sublime (…)". La suite de cette rédaction se passe à Vézelay, chez les Zervos, en présence de Georges Bataille. C'est là que le poème prend sa forme, et son nom définitif - ou du moins sa double appellation. 
Il est vraisemblable qu'Éluard n'aura conservé, depuis cette rédaction, que le brouillon princeps (celui conservé à Saint-Denis), et ce premier manuscrit mis au propre (qui contient néanmoins un vers raturé), qui servira de mètre-étalon à toutes les autres versions. 
Le manuscrit, entourant le portrait dédicacé, va ensuite trôner au dessus du petit lit de Max-Pol Fouchet, dans la chambre qui lui tient lieu de bureau, à Alger, pendant toutes les années de sa présence en Afrique du nord. 
Il regagnera par un merveilleux hasard le lieu même où il avait été conçu : Vézelay, où Max-Pol Fouchet,
après-guerre, aura sa résidence. 

FOUCHET (Max-Pol), Un jour je m'en souviens, Mercure de France, 1969 ; Boucheron, S. Discours des origines et traces discursives : histoire d'une rature légendaire: À propos du poème Liberté de Paul Éluard. Langage et société, 2001, pp. 71-97. ; ELUARD, Pléiade, I, notes de Lucien Scheler ; VIGNALE (François), La Revue Fontaine, Rennes, Presses Universitaires, 2012. La photographie de la chambre de Max-Pol Fouchet n'est pas à vendre et est conservée dans les collections de l'IMEC (fonds Max-Pol Fouchet). © D.R. © succession MPF).

découvrez ces autres ouvrages

Back to Top