Lettre autographe signée à sa mère

Charles Baudelaire

Lettre autographe signée à sa mère

S.l., [Paris], 3 juin 1857. 4 pp., à l’encre, signée “Charles, et d’une autre main [celle de Madame Aupick] la mention “répondue 4 juin”.

 

Très belle lettre à sa mère Madame Aupick, quelques jours avant la parution des Fleurs du Mal : Baudelaire entrevoit la ” célébrité “, s’occupe de faire restaurer un livre chez Lortic pour sa mère, et se livre comme rarement avec elle.

 

Mille quatre cent vingt lettres entre 1832 et 1866 : voilà le corpus des lettres de Charles Baudelaire. Les plus touchantes sont évidemment celles adressées à sa mère ; la première qui nous soit parvenue date du 6 février 1834 : Baudelaire est alors interne au collège, à Lyon, où Aupick a été muté. Très vite, dès juillet 1837, il écrit déjà : « Si tu viens, n’oublie pas un peu d’argent ; j’en ai besoin. ».

 

Première demande d’une longue série car, toute sa vie, Baudelaire dépense plus que ses “revenus” ; il dilapidera en deux ans la moitié de son héritage, en « folles prodigalités » dixit la justice. Au moment où un conseil judiciaire l’empêche de disposer librement de ce qui lui reste, il écrit à sa mère, en 1844 : « Persuade-toi donc bien une chose, que tu sembles toujours ignorer ; c’est que vraiment pour mon malheur, je ne suis pas fait comme les autres hommes. ».

 

Pour l’heure, Baudelaire se trouve à Paris pour suivre la publication des Aventures d’Arthur Gordon Pym dans Le Moniteur universel. Et pour mettre la main finale aux Fleurs du mal, dont il a confié le manuscrit depuis février à Poulet-Malassis. Le beau-père Aupick meurt le 27 avril 1857, au moment où Baudelaire en termine avec l’édition des Fleurs du mal, qui paraîtront le 22 juin. Mme veuve Caroline Aupick décide alors de vendre la grande partie des biens parisiens, qui lui permettront de vivre dans une aisance toute relative, à Honfleur, dans la « Maison-joujou » que le général avait fait construire, sur la falaise, quelques années plus tôt. Cette lettre du 3 juin expose la nouvelle situation entre la mère et le fils : « J’ai été quelquefois bien dur et bien malhonnête envers vous, ma pauvre mère ; mais enfin, je pouvais considérer que quelqu’un s’était chargé de votre bonheur, et la première idée qui me frappa lors de cette mort fut que, désormais, c’était moi qui en étais naturellement chargé […]. Tout ce que je me suis permis, nonchalance, égoïsme, grossièretés violentes, comme il y en a toujours dans le dérèglement et l’isolement, tout cela m’est interdit. – Tout ce qui sera humainement possible, pour vous créer une félicité particulière et nouvelle pour la dernière partie de votre vie, sera fait [souligné deux fois par le poète]. » Avec cette extraordinaire, pour la main de Baudelaire, déclaration : « Croyez que je vous appartiens absolument et que je n’appartiens qu’à vous. »

 

Baudelaire, là aussi comme rarement, est aux bons soins, et s’enquiert de faire restaurer, à grand frais, un ouvrage pour sa mère : « Je sors de chez le relieur. Vous serez contente, j’en suis sûr. Tout est parfaitement blanchi. Les pages lacérées seront assujetties tant bien que mal ; mais vous serez étonnée de l’art avec lequel on peut RAJEUNIR un livre qu’on croyait perdu. Il demande encore dix jours pour l’assemblage et la reliure ». La lettre précédente, du 20 mai nous éclaire à ce sujet : il s’agit d’un paroissien de deuil, dans un état pitoyable, que Baudelaire confie à Lortic pour être restauré. « Toutes les pages de l’autre seront lavées ; toutes les taches disparaîtront, même celles de graisse. Quant aux feuillets lacérés, ils seront raccommodés [sic] aussi bien qu’il est possible. ». En attendant, le fils offre à sa mère, ayant « vu hier chez [elle] une petite impatience d’avoir un paroissien de deuil en attendant que le vôtre soit arrangé – au moins 3 semaines », un autre exemplaire, chiné à Paris, « qui n’est pas beau, mais à peu près convenable. ».

 

En ce mois de mai 1857, Baudelaire a fait ses comptes. Avec l’assistance de Valère, l’ancien maître d’hôtel de son beau-père, il calcule la vente de « l’ensemble du mobilier (…), les chevaux, les harnais et les voitures : 32.000 francs (…). Je me suis figuré que c’était un bon chiffre, se rapprochant à peu près de celui que vous désiriez et suffisant pour débarrasser votre pensée de tous ces ignobles et insupportables détails matériels… Vous m’aviez il y a peu de temps adressé un compliment très outrageux. Sur le changement de mes manières à votre égard, ce qui prouve, quoique mère vous me connaissez imparfaitement. La vente, vos dettes (momentanées), votre santé, votre isolement, tout m’intéresse, ce qui est grand ou important, ce qui est vulgaire et petit, je m’y attache, croyez-le bien, non pas par devoir filial, mais avec passion… ».

 

Baudelaire est confiant, voire optimiste : la parution des Fleurs est attendue sous quinzaine ; « De mes misérables dettes et de ma célébrité, si indolemment cherchée jusqu’à présent, et désormais si douloureuse à conquérir, ne vous inquiétez pas trop. Pourvu qu’on fasse tous les jours un peu de ce qu’on a à faire, toutes les difficultés humaines se résolvent naturellement ». La lettre se termine ainsi : « Je présume que la semaine prochaine je pourrai vous envoyer quelque chose de moi. » Vraisemblablement, un exemplaire des Fleurs du mal. Le 13 juin, il indiquera à de Broise la liste des exemplaires à envoyer. Sa mère n’y figure pas, mais le poète s’était réservé plusieurs exemplaires – dont celui qu’il lui offrira.

 

En première page, Madame Aupick indique “Répondue, juin”. C’est sans doute sous l’impression des assurances contenues dans cette lettre, que Mme Aupick, quelques jours plus tard (16 juin), écrivait aussi à sa belle-fille : « Dites à Alphonse que je suis contente de son frère, du moins sous le rapport des sentiments ; quant à l’ordre, je ne sais s’il changera  jamais [. . .] » (citée par Georges Emmanuel Lang, Figaro, mars 1922.)

 

Merveilleux document.

 

Correspondance générale, II, n° 287.

 

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