Le Grand voyage : manuscrit original

Jorge Semprun

Le Grand voyage : manuscrit original

[Madrid, 1960 – Paris, 1963].
1 f. [titre] et 300 ff.ch., en un dactylogramme original, à partir de machines et papiers différents, contenu dans une chemise papier vert, d’origine.

 

Précieux dactylogramme original et seul manuscrit du grand roman de Jorge Semprún.

 

En février-mars 1960, Jorge Semprún est à Madrid et se cache, dans un appartement de la rue Concepción Bahamonde : il est membre clandestin du PCE (Parti communiste espagnol) et la police franquiste cherche à démanteler les réseaux communistes dans la capitale madrilène. « Je me retrouvais seul, écrira-t-il, immergé dans cette dimension déconcertante des heures creuses et des temps morts, sans fin […], alors, sans trop y penser, sans même l’envisager de propos délibéré », il se met à rédiger ce qui deviendra Le Grand Voyage ; « je travaillai toute une semaine à ce livre, écrivant d’une seule traite, sans à peine m’interrompre pour reprendre souffle … De fait, le livre s’imposa à moi avec une structure temporelle et narrative déjà complètement élaborée, inconsciemment au fil des longues heures passées à écouter les récits décousus et répétitifs de Manolo Azaustre sur Mauthausen », qu’il mêle à ses propres souvenirs au camp de Buchenwald. Il rédige l’ensemble en français : « ce choix, il ne m’est pas facile de me l’expliquer. À Buchenwald, j’ai vécu au milieu d’une petite communauté d’Espagnols. Mais Mauthausen était un camp où la majorité des prisonniers étaient des républicains espagnols arrivés après être passés par les camps du sud de la France. Logiquement j’aurais dû décrire mon expérience en partant de mes souvenirs en espagnol […]. Cela tient sans doute à une nécessité d’échapper au pathétique. Le français est une langue plus littéraire, mais aussi moins trompeuse. Elle permet d’être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur d’un récit » (cité dans Brincourt, 1997, pp. 244-245).

 

Semprún, trop menacé, regagne la France l’année suivante. C’est au cours de l’automne 1962 que les choses se précipitent. Au cours d’une soirée à Paris, Jorge Semprún, par hasard, confie son manuscrit – un dactylogramme à une amie, Monique Lange, qui le fait lire à l’écrivain Claude Roy : deux soutiens de poids aux éditions Gallimard. Claude Gallimard est immédiatement séduit et décide, sans plus attendra, de publier le texte. Pour l’écrivain, sur le point d’être exclu du Parti communiste, une nouvelle vie commence. Carole Achache, la fille de Monique Lange, évoque cette rencontre, « un jour, dans l’appartement près du cinéma Rex » : « Toi, tu écris ? Mais tu n’écris pas, toi ! » Comment un Espagnol, communiste et clandestin en Espagne peut-il en plus s’adonner à ce que [ma mère] vénère ? « Mais si, dit Jorge, j’ai écrit. « Comment ça tu écris ? Je n’ai jamais su que tu écrivais. Mais qu’est-ce que tu as écrit ? ». Réponse de Semprún : C’est un manuscrit informe, tapé sur des machines différentes ». Monique veut le lire et le fera passer à Claude Roy, et la vie de Jorge Semprun, alors sur le point d’être exclu du Parti communiste, changera » (in Fille de, Paris, 2011).

 

Un mois après sa parution, c’est la consécration : le 3 mai 1963, Jorge Semprún sort définitivement de l’anonymat quand Georges Gosnat, membre éminent du PCF, annonce en plein repas de réunion communiste à Stains dans la région parisienne, que Jorge Semprún – alias Federico Sánchez – est le lauréat du prix Formentor pour Le Grand Voyage. Réaction quasi immédiate en Espagne dans les milieux franquistes, dont le journal « ABC », se fait l’écho dans son éditorial du 13 mai : « Qui est ce Jorge Semprún ? C’est un exilé qui a quitté notre pays en 1939, a combattu dans la résistance française, collabore à la presse marxiste et milite avec un zèle enthousiaste au Parti communiste. »

 

Plus que jamais, il ne peut remettre un pied en Espagne. C’est à Salzbourg que, près d’un an plus tard, il peut recevoir officiellement son prix. Pour rappel, le prix Formentor est l’une des plus grandes distinctions littéraires internationales, créé par Carlos Barral en 1960 : le but était de désenclaver la littérature espagnole, qui, pour des raisons politiques évidentes, ne connaissait plus aucune diffusion. L’impulsion pour sa création fut donnée en 1959, à l’occasion d’un congrès d’écrivains réunis à Majorque, dans l’hôtel Formentor, sur la presqu’île du même nom. Barral y rencontre Italo Calvino, qui convainc son éditeur Giulio Einaudi de défendre l’initiative de Barral auprès d’autres grands éditeurs européens : Claude Gallimard, l’Allemand Heinrich Ledig-Rowohlt, le Britannique George Weidenfeld, l’Américain Barney Rosset et l’Espagnol Víctor Seix. En plus des éditeurs fondateurs, des éditeurs néerlandais, suédois, danois, norvégien, finlandais, puis portugais et japonais, vont s’associer au prix qui a l’originalité d’assurer aux lauréats une traduction et publication simultanée en une dizaine de langues, celles des pays membres (France, Italie, Allemagne, Espagne, Angleterre, États-Unis, Pays-Bas, Portugal, Japon, Suède, Danemark, Norvège, Finlande, soit douze langues différentes). En lui ouvrant la carrière des lettres, ce prix devait être pour Semprún un baume sur la plaie ouverte par son exclusion, à peine six semaines plus tôt, du Parti communiste espagnol. Cela explique pourquoi le récit de la cérémonie du Formentor est entrecoupé de digressions relatives à ses démêlés avec la « vieille garde » communiste groupée autour de Dolores Ibárurri Gómez, mieux connue comme « La Pasionaria ». Figure de proue de la résistance rouge – c’est à elle que l’on doit le célèbre ¡No pasarán! -, elle avait fui l’Espagne immédiatement après la victoire des troupes franquistes, mais continuait à dicter leur conduite aux membres de la diaspora communiste (Hermet, 1971, pp. 121-122). Un dissident comme Semprún ne pouvait trouver grâce à ses yeux. Fin mars 1964, celui qu’elle traitait d’« intellectuel à la tête de linotte » était rayé du parti par le comité exécutif réuni à Prague.

 

Avant le dîner de réception, chaque membre du jury devait lui remettre un exemplaire de son livre dans l’une des traductions publiées. Tout se passe bien jusqu’au tour du représentant espagnol : en raison de la censure, El largo viaje fut interdit avant même sa publication : Carlos Barral fit donc appel à son partenaire au Mexique, Joaquín Díez Canedo, pour le sortir de l’embarras. Or, comme cette édition mexicaine n’est pas éditée à temps pour la cérémonie de Salzbourg, il remet à Semprún un exemplaire en tout point identique, mais les pages en sont « vierges de tout signe d’imprimerie » ; leur « blancheur immaculée » a sur le romancier un effet proustien : elle déclenche en lui le souvenir involontaire de la neige, cette « neige d’antan » qui recouvrait Buchenwald et constitue un des leitmotive du roman. Jorge Semprún fut émerveillé par ce livre vierge :

« La neige d’antan recouvrait les pages de mon livre, les ensevelissait dans un linceul cotonneux. […] Ce livre que j’avais mis près de vingt ans à pouvoir écrire, s’évanouissait de nouveau, à peine terminé. Il me faudrait le recommencer : tâche interminable, sans doute, que la transcription de l’expérience de la mort. De tous les exemplaires du Grand Voyage que j’avais déjà reçus ce soir-là, que je recevrais encore, l’espagnol était le plus beau. Le plus significatif, à mes yeux, par sa vacuité vertigineuse, par la blancheur innocente de ses pages à réécrire. » (in L’Écriture ou la vie).

 

« L’année où Semprún remporta le prix, était également en lice un manuscrit intitulé La ciudad y los perros, d’un certain Mario Vargas Llosa. C’est encore grâce à l’intervention de Monique Lange, hispanophile, femme de Juan Goytisolo et surtout influente collaboratrice de Claude Gallimard (en tant qu’administratrice des droits étrangers de la N.R.F.), que la balance pencha finalement en faveur de l’espagnol exilé » (in Barral, pp. 262-263).

 

 

Cette frappe machine princeps est vraisemblablement celle confiée par Semprún à Monique Lange, puis à Claude Roy, le « manuscrit informe tapé sur des machines différentes ». Une centaine de corrections parcourt le jeu : repentirs, suppressions, ajouts de mots, de phrases, de dialogues. Toutes les variantes faites sont conformes à l’édition publiée par Gallimard.

 

Aucun autre jeu ni même d’autres frappes n’existent – hormis des épreuves corrigées aux Éditions Gallimard -, et aucune archive littéraire concernant Le Grand voyage ne figure dans la donation Semprún, léguée à la Bibliothèque Doucet. La chemise porte, de la main de Semprun, le titre : Le Grand voyage, avec, d’une autre main, « Semprun ». La garde intérieure porte, également de la main de l’écrivain :

« Le Grand voyage, Georges Semprun, 171 bd Saint-Germain, Litt 8207, Paris 7 », à l’adresse donc de sa première résidence parisienne. Une inscription plus ancienne au troisième rabat – sans doute par Monique Lange – indique : « Le Grand Voyage de Georges Semproun [corrigé en Semprun] – – présentée par Monique Lange et Claude Roy », sans doute à l’attention de Claude Gallimard et du comité de lecture des Éditions éponymes.

 

Exceptionnel document.

 

Rainier Grutman, La traduction ou la survie : Jorge Semprún, Carlos Barral et le prix Formentor, in Érudit, vol.18, n°1, 1er semestre 2005, p. 127-155 ; Semprun, L’Écriture ou la vie, particulièrement  les pp. 349-353 ; Carlos Barral, Los años sin excusa, Barcelona, 1978 ; Cuando las horas veloces. Barcelona, 1988.

 

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