« L’auberge d’Ingrannes » [Le temps d’Anaïs]

Georges Simenon

« L’auberge d’Ingrannes » [Le temps d’Anaïs]

Lakeville, 31 octobre 1950.

2 blocs de papier de correspondance (204 x 255 mm) de 29 et 21 ff., sur papier ” R-B Big 10 special tablet “, manuscrit autographe, au crayon, signé et daté ” Georges Simenon, Shadow rock Farm, Lakeville, 31 octobre 1950 “.

Précieux manuscrit complet, entièrement autographe. 

Juillet 1950. Georges Simenon s’installe, avec sa femme Denyse et leur fils John, à “Shadow rock Farm”, une grande propriété, un ranch même, située à Lakeville, dans le Connecticut. Il y restera cinq années, pendant lesquelles il va écrire certains de ses grands “romans durs” (outre le temps d’Anaïs, citons Une vie comme neuve, La mort de Belle, Les frères Rico, L’escalier de fer, Feux rouges, L’horloger d’Everton, Le Grand Bob, Les témoins), ainsi que quelques-uns des meilleurs Maigret : Maigret au Picratt’s, Maigret et la Grande Perche, Maigret et l’homme du banc, Maigret se trompe ou Maigret et la jeune morte. Cette demeure a été, de l’aveu même du romancier, un lieu pour lequel il a “eu un faible (…). Je suis envoûté, persuadé que c’est pour la vie, car je m’intègre naturellement à la vie d’un pays auquel, pour la première fois peut-être, j’ai l’illusion d’appartenir. Un univers intime et chaud ” (in Mémoires intimes).

Le premier livre qu’il y rédige, savourant la douceur de son nouveau mariage avec Denyse et les joies de la paternité, est Le Temps d’Anaïs, trois mois après leur installation. Et ce n’est pas un hasard si il situe ce roman à Ingrannes – pensant même nommer le roman L’Auberge d’Ingrannes -, un lieu où Simenon avait emménagé presque, jour pour jour, quinze ans auparavant : nous sommes alors en fin 1934 et Tigy et Georges Simenon veulent quitter le château de Marsilly. Ils parcourent la France à la recherche de la perle rare, en vain. Mais repèrent une abbaye attenant à un petit château, la Cour-Dieu, au cœur de la forêt. Ils logent pendant ce séjour à l’auberge toute proche du village d’Ingrannes. Car Simenon doit partir pour un long voyage, un long périple de reportages payés par Paris-Soir à travers le monde, qui le conduit, de décembre 1934 à mai 1935, de l’Amérique centrale et méridionale à Tahiti, puis pousse jusqu’en Australie, d’où il embarque sur un paquebot qui le ramène en Europe, à travers l’océan Indien, la Mer Rouge et la Méditerranée. De ce voyage, Simenon rapportera ses articles pour Paris Soir, mais surtout dans la matière de plusieurs romans “exotiques”, comme Ceux de la soif, Quartier nègre, Long cours, ou Touriste de bananes ou le recueil de nouvelles La Mauvaise étoile, dont il entame la rédaction dès son retour, sitôt l’emménagement dans l’ancien prieuré cistercien réalisé. Composé à partir des notes prises en voyage, cette série d’articles paraissent dans le journal Paris Soir entre le 12 et le 25 juin, sous le titre générique de Les vaincus de l’aventure. En 1938, le romancier reprendra ces textes en leur donnant un nouveau nom au recueil : La mauvaise étoile. Onze nouvelles y seront intégrées. Simenon ne restera à la Cour-Dieu que le temps d’écrire trois romans (Faubourg, Quartier nègre et Les demoiselles de Concarneau), ainsi que ce recueil de nouvelles, ainsi que trois autres nouvelles, non intégrées au recueil : Le Capitaine Philips et les petits cochons, L’histoire de deux canaques et d’une belle fille qui voulaient voir Tahiti la Grande et L’Oranger des marquises. 

Trois années dans l’orléanais, où Simenon arpente le territoire, rencontre ses habitants et épouse la géographie locale, afin de chercher la matière de son œuvre. Il sera également séduit par ses balades en bord de Loire et notamment par la ville de Meung-sur-Loire, où il installera la résidence secondaire de Maigret : le commissaire aimera ensuite venir s’y repose et pêcher. La forêt d’Orléans et l’auberge d’Ingrannes sont quant à eux précisément restés dans la mémoire de Simenon, qui retranscrit fidèlement ces lieux 15 plus tard, quand il rédige son premier roman dans la nouvelle maison de Lakeville. 

Le manuscrit autographe, complet, est rédigé entièrement au crayon, d’une écriture fine, nerveuse et sûre, rapide et très serrée, sans marge, occupant toute la page, au recto de 51 feuillets de deux blocs de papier vélin, avec son feuillet de papier ligné.

Les manuscrits entièrement autographes de Georges Simenon, adepte de la machine à écrire, sont rarissimes. Celui-ci a été rédigé en quelques jours, du 24 octobre au 1er novembre, presque d’une seule traite, et presque sans corrections, qui confirment et démontrent sa grande maîtrise. Un dactylogramme de 172 ff. a été composé dans la foulée – Simenon avait pour habitude de dactylographier le chapitre du jour, chaque lendemain matin, avec beaucoup de changements, laissant ses manuscrits fort peu corrigés et de premier jet. Le dactylogramme porte la mention “L’Auberge d”Ingrannes” en titre, suivi de la mention manuscrite ” ou le Temps d’Anaïs “. 

Une enveloppe cachetée jaune (165 x 244 mm), sur le modèle de celles, couleur terre-de-Sienne qu’il employait en Europe pour ses manuscrits, lui a servi comme à l’accoutumée de conducteur où figure la liste des personnages du roman en cours de rédaction. Elle est ici exceptionnellement conservée. Seulement une vingtaine d’enveloppes de ce type sont conservées au Fonds Simenon de Liège, principalement pour des manuscrits d’ouvrages parus chez Fayard et Gallimard : La Veuve Couderc, Les demoiselles de Concarneau, Touriste de bananes, Le Suspect, Malempin, Le haut mal, Les rescapés du Télémaque, Le Relais d’Alsace, Quartier nègre, Le passager du Polarlys, L’outlaw, Oncle Charles s’est enfermé, La Marie du port, Le locataire, Il pleut, bergère… Aucun des romans directement dactylographiés n’auront ces fameux ” conducteurs “, Simenon abandonnant peu à peu les versions entièrement autographes, dont beaucoup seront aux enchères aux enchères au profit des prisonniers de guerre, à l’initiative de l’auteur en 1943. Seules deux enveloppes sont connues pour la période américaine : celle-ci et celle pour le manuscrit de La Mort de Belle, strictement identique, sur du papier Kensington Clasp Line paper Company. Les autres romans directement frappés à la machine, ne les ont pas. L’enveloppe jaune, pendant plus de trente ans, sera rituelle dans le travail de Simenon lorsqu’il commence un roman : elle est la première trace écrite de son travail d’écrivain, là où Simenon inscrit les premiers éléments concrets qui l’aident à appréhender ses personnages et à guider son intrigue. Elle est ici titrée L’Auberge d’Anaïs (le Temps d’Anaïs), qui prouve bien que Simenon hésitait depuis le début entre ces deux titres. Elle porte également les mentions d’Orléans, Vitry aux Loges – commune de la forêt d’Orléans, non loin d’Ingrannes. Suivent, au recto, quelques personnages, leurs âges et adresses “romanesques” à commencer par le “héros” du roman, “Albert Bauche, 28 ans, [27 dans le livre], quai d’Auteuil, marié à Fernande (…)”, Serge Nicolas [la victime dans le roman, directeur de la] CI.F. (Compagnie internationale du Film), Champs Elysées (…) Raoul et Antoinette Bauche ([les parents d’Albert], droguerie en gros à Montpellier. Meurt à 52 ans. 1928, 52 ans, 19 ans pour Albert (…) etc.] ». Au verso, une longue liste d’autres personnages – une trentaine -, avec quelques autres notes sur leurs filiations. Ils ne seront pas tous caractérisés dans le roman. 

Le texte de L’Auberge d’Ingrannes – sous ce titre – sera d’abord publié en feuilleton dans le Populaire de Paris, du 19 février au 4 avril 1951, puis, la même année, à Paris, aux presses de la Cité, sous le titre Le temps d’Anaïs.

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