« la réponse de Sartre (…), me paraît, je pèse mes mots, déshonorant pour des intellectuels. »

Albert Camus

« la réponse de Sartre (…), me paraît, je pèse mes mots, déshonorant pour des intellectuels. »

S.l.n.d. [printemps été 1952 ?].
Non datée. 1 1/4 p. in-4 (270 x 210 mm) sur deux feuillets, papier filigrané “Vidalon, France ».

« la réponse de Sartre et J.[eanson] (…), qui tronque en cela faussement la plupart de mes textes, (…), me paraît, je pèse mes mots, déshonorant pour des intellectuels. »

La question occupa beaucoup Camus après la parution de L’Homme révolté, et l’on retrouve beaucoup de ces questions dans Actuelles, II (1953). Camus y consacrera le chapitre central, nommé « Lettres sur la révolte » : sept textes (sur les seize du recueil) sont écrits à la suite des polémiques. Camus ayant renoncé à publier sa « Défense de L’Homme révolté », ces textes deviennent indispensables pour bien comprendre les nuances et interprétations qu’il apporte à son essai. Toutes se présentent, en dehors de l’interview avec Pierre Berger, sous la forme épistolaire. Le contenu de cette lettre aurait parfaitement eu sa place dans le corpus, si la lettre définitive – si tant est qu’elle existe – avait été publiée. En l’espèce, son contenu est inédit.

«  Monsieur,

J’ai été vraiment touché par votre lettre, ayant perdu un peu l’habitude

de voir ces questions traitées avec modération et clairvoyance. Il n’y a pas de

doute que certaines de vos critiques portent. Je vous l’ai déjà dit, je crois,

je sens bien à la fois les limites de la position qui est défendue dans l’H[omme] R[évolté] et

les malentendus qu’elle peut que, malgré mes précautions, elle peut susciter.

C’est l’inconvénient essentiel d’une méthode qui choisit d'[illisible] un

[sens ?] à l’exclusion des autres. Il n’est pas entièrement compensé, mais seulement

est tempéré par l’avantage qu’il y a malgré à cerner de façon un peu

voyante des aspects un peu négligés de la réalité d’aujourd’hui. Quant à la

méditerranée, pensée méditerranéenne j’ai seulement réagi contre l’ostracisme

dont elle est victime dans l’idéologie européenne des 19e et 20e siècle. Loin de

la mettre au-dessus de tout, je prétends au contraire qu’on l’  que l’idéologie allemande

et, en part[iculier la pensée luthérienne l’a délibérément [jouée ?] Mais et que

perdant une de ses racines essentielles la pensée européenne en est devenue monstrueuse.

Mais je ne prétends pas qu’elle que la pensée méditerranée contienne la solution

illisible J’ai écrit textuellement que la l’Europe n’avait jamais été

que dans cette lutte entièrement [illisible]. C’est dire que [illisible]

allemande les civilisations du Nord et leur pensée me paraissent

aussi nécessaire que celles du Sud. Je leur reproche de se justement

l’exclusion qu’on semble me reprocher. La mesure n’est pas le propre de

la [pensée] méditerranéenne. Cette mesure est bien née [illisible] de l’affrontement.

Elle n’est pas le fait de telle ou telle philosophie civilisation. Elle est le produit

de leur plus grande tension ******* qu’elle est tout, sans un conflit.

Reste la polémique. Contrairement à vous, ce n’est pas

les excréments de notre sale presse qui m’indignent (illisible]

dans les poubelles, dans selon leur vocation. Mais c’est l’attitude des T[emps] M[odernes] dont les responsabilités étaient autres plus grandes.

J’ai réagi contre l’article de Jeanson  en me gardant bien de mettre la question

sur un plan personnel, parce que cet article était intellectuellement malhonnête

et qu’il est vrai que cette sorte de malhonnêteté me raidit toujours. Mais

la réponse de Sartre et J.[eanson], qui ne répond à aucune de mes questions, revient seulement

à disqualifier personnellement le questionneur, qui tronque en cela faussement la plupart de

mes textes, qui me met en position enfin de ne pouvoir répondre [illisible]

dans l’instant pour ma propre apologie, me paraît et, je pèse mes mots, déshonorant

pour des intellectuels. Mais laissons cela.

                 Pour que cette affaire n’ait pas été complètement inutile pourquoi n’examinerions-nous

pas ensemble cette ce projet d’anthologie dans de Rosa Luxemburg. Si vous êtes disp[osé]

à établir un plan et que les recherches(?) en sont possibles (malgré l’embarras de s’enfermer quand j’ai en face un tel exemple) j’accepte certainement de préfacer cette anthologie.…  resterait à faire accepter le tout par un éditeur, mais je m’y efforcerais au moins (…) “.

La fin de cette lettre nous permet d’identifier à coup sûr son destinataire : il s’agit vraisemblablement d’Alfred Rosmer.

De son vrai nom Alfred Griot, c’est un syndicaliste et militant communiste de la première heure mais qui se détacha bien tôt du parti : fondateur de la Troisième Internationale, ce proche de Trotski est membre du bureau politique du parti communiste-SFIC entre 1922 et 1924 avant de s’en faire exclure. Il devient alors historien du mouvement ouvrier. Son Histoire du mouvement ouvrier pendant la guerre est l’un des premiers à dénoncer les crimes staliniens. Après-guerre, Rosmer entame une carrière de correcteur chez Grasset, puis chez Gallimard. C’est vraisemblablement là qu’il rencontre Albert Camus. Son deuxième ouvrage, Moscou sous Lénine est rédigé dès 1949, mais il ne trouve aucun éditeur. Sans doute décide-t-il alors de se porter vers la publication d’une anthologie de Rosa Luxemburg, qui n’en est qu’au stade de « projet » – et qui ne paraîtra jamais (il faut attendre une édition chez Maspero en 1969) – mais dont il propose à Camus d’en rédiger la préface. Camus accepte, mais le livre ne se fait pas. Alors, sans doute auant par amitié que par sincère volonté, Albert Camus consentira à lui préfacer l’ouvrage déjà rédigé, Moscou sous Lénine, qui paraîtra en 1953 aux éditions de Pierre Horay.

Albert Camus, dans sa bibliothèque, possède les trois ouvrages que publia Rosmer.
Sa préface, longue, se termine ainsi : « Pour ma part, et c’est le sens de cette préface, parmi tant de guides qui s’offrent généreusement, je préfère choisir ceux qui, comme Rosmer justement, ne songent pas à s’offrir, qui ne volent pas au secours du succès, et qui, refusant à la fois le déshonneur et la désertion, ont préservé pendant des années, dans la lutte de tous les jours, la chance fragile d’une renaissance.

Oui, nos camarades de combat, nos aînés sont ceux-là dont on se rit parce qu’ils n’ont pas la force et sont apparemment seuls. Mais ils ne le sont pas. La servitude seule est solitaire, même lorsqu’elle se couvre de mille bouches pour applaudir la force ».

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