La Peste

Albert Camus

La Peste

Paris, Gallimard, (24 mai) 1947.

1 vol. (115 x 180 mm) de 337 p. et [1] f. Demi-maroquin vert à coins, dos à nerfs sertis de filets à froid, titre doré, date en pied, couvertures et dos conservés, étui bordé (reliure signée de Mercher, 1967).

 

Édition originale.

Exemplaire imprimé du service de presse.

Envoi signé : “à M. René Lalou avec la gratitude et les sentiments de vive sympathie d’Albert Camus”.

 

L’après-guerre marque pour Camus une période de notoriété croissante. De L’Etranger aux écrits engagés de Combat, Camus reste fidèle à ses valeurs, à ses amis, et à ceux à qui il doit beaucoup. La ” gratitude ” ici évoquée à René Lalou est la même que celle qu’il évoquera au même moment à ses autres ” maîtres ” : ses professeurs d’Alger et d’Oran, les Louis Germain, les Paul Mathieu, les Jean Grenier, et René Lalou, professeur d’anglais en poste à Oran, au lycée Lamoricière. La ville où, à la fin de l’année 1940, Francine et Albert Camus – qui viennent de se marier, à Lyon – , s’installent, au 67 rue d’Arzew. Le couple y restera sans discontinuer jusqu’au 28 mars 1942.

 

Mais aux noces doivent succéder le travail et les besoins d’activité, et d’argent. L’Etranger n’est pas encore paru, et Camus est sans le sou. Grâce à la famille Faure, il fait la rencontre d’André Benichou, professeur de philosophie au même lycée Lamoricière d’Oran. Après que le gouvernement de Vichy eut voté les lois antisémites, abrogeant notamment le décret Crémieux et retirant la nationalité française aux Juifs d’Algérie (désormais “Juifs indigènes”), André Benichou décide de créer un cours privé avec d’autres professeurs radiés : ce cours, qui deviendra le Cours Descartes après la guerre, accueillait les enfants juifs chassés des écoles publiques. Albert Camus assure l’enseignement du français – la littérature française du Moyen Age -, d’abord dans des appartements privés de la rue Etienne, puis au 18 de la rue Paixhans, face au lycée Lamoricière.

 

Pendant cette période, Camus fréquente assidûment les Bénichou, Choucroun, la famille Faure, et le docteur Henri Cohen : alors qu’Oran subit une épidémie de typhus, cette vie et ces événements formeront la ” rampe de lancement ” de La Peste, qui sera publié six ans plus tard mais dont les premières ébauches seront lues dès le début de l’année 1942 à André Bénichou.
Camus en donnera une publication, Les Exilés dans la Peste, dans l’anthologie littéraire publiée en Suisse en 1943, Messages.

 

De René Lalou, auteur d’une Histoire De La Littérature Française Contemporaine publiée en 1922 et d’un Panorama de la littérature anglaise contemporaine, en 1927, Camus aura sans aucun doute mis à profit les connaissances de ce double agrégé de Lettres et d’anglais, par ailleurs fin connaisseur de Wilde, Conrad, Orwell, Stevenson ou Whitman. Par ailleurs, René Lalou aura donné dans les années 30 plusieurs articles conséquents sur Nietzsche, (“Ecce homo et Lettres”, in Quinzaine critique, n°36, 10-25 septembre 1931, p. 76. ; “Œuvres posthumes de Nietzsche”, in Les Nouvelles littéraires, 19 janvier 1935. p. 1.), à un moment donc où Camus s’y intéresse et dévore, à Alger, le Gai savoir. Son fils, Etienne, sera un homme de radio, avec lequel Camus aura de brefs échanges au moment de la parution de L’Homme révolté : Lalou organisera notamment une émission exclusivement consacré à l’œuvre, en décembre 1951.

 

Les deux hommes poursuivront une relation d’amitié après la guerre, quand René Lalou, conjointement à ses activités professorales (au lycée Lakanal et au lycée Henri-IV), devient un critique littéraire reconnu. Camus lui écrira notamment longuement en novembre 1949, lorsque Lalou le questionne sur la question du pacifisme, de ses rapports avec Sartre ou de l’engagement : « je suis entré au groupe Combat en 1943 (…) je n’ai jamais touché une arme… Au sujet de Sartre : Je trouve à Sartre le plus grand et le plus persuasif des talents, mais ses livres n’ont jamais eu la moindre influence sur moi pour la raison fort simple que nos climats sont incompatibles. Du point de vue de l’art, disons seulement que le ciel du Havre n’est pas celui d’Alger (…) Je ne crois pas qu’adhérer au mouvement de Garry Davis soit le seul moyen d’éviter le retour de la peste… »

Cette belle lettre, exposée entre mars et mai 1981 au Centre Pompidou dans une exposition réalisée pour le 20e anniversaire de la mort de Camus, rendait justice à l’enseignant qui servit de père à l’orphelin de guerre – après l’instituteur Louis Germain : ” Mon vrai maître est un des plus beaux écrivains (méconnus) de notre temps, Jean Grenier. Il a été mon professeur, dans des temps reculés, mais, jusqu’à ce jour, je n’ai jamais cessé d’apprendre auprès de lui. ”

 

Le texte définitif de La Peste est achevé dans le courant de décembre 1946 ; ce sera ensuite un long travail sur épreuves jusqu’à un premier “bon à composer” de février 1947 et la version définitive, imprimée le 24 mai suivant. Le point final est apposé sans joie : « J’ai l’idée que ce livre est totalement manqué, que j’ai péché par ambition et cet échec m’est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d’un peu dégoûtant. » Camus est loin d’imaginer, malgré cela, qu’il deviendra un tel best-seller, jusqu’à devenir le classique populaire qu’il est, et le troisième titre le plus vendu des Éditions Gallimard, après Le Petit Prince et L’Etranger. C’est la première fois pour Camus, qui se dit… « déconcerté ». Traduit dans des dizaines de langues, le cycle de « La Révolte » participera du choix du Nobel de lui attribuer son fameux prix de littérature, dix ans plus tard. « Ce que l’on apprend au milieu des fléaux, c’est qu’il y a dans les hommes plus à admirer qu’à mépriser » écrit-il dans La Peste. Tout en montrant les capacités humaines de solidarité, de combat, Camus alerte pour ne jamais oublier les leçons des épreuves : « Le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais ».

 

Le service de presse sera fait dans la foulée rue Sébastien-Bottin par Camus. Qui n’oublie personne, et sûrement pas ses amis d’Oran.

 

Bel exemplaire, très bien établi par Mercher en 1967.

 

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