La Condition humaine

André Malraux

La Condition humaine

Paris, Gallimard, (5 mai) 1933
1 vol. (115 x 185 mm) de 402 p., [1] et 1 f. Maroquin noir, dos à nerfs, titre doré, tête dorée, couverture et dos conservés (reliure signée de Clara Gevaert).


Édition originale.
Exemplaire du premier tirage, sous couverture spéciale.

Envoi signé :
« Pour Monsieur Evrard de Rouvre,
bien cordialement
André Malraux, 1969 ».

et cette note autographe à la suite :

 “… il se peut que l’une des plus hautes fonctions de l’art
soit de donner conscience aux hommes
de la grandeur qu’ils ignorent en eux.
1934 “
.

 

Evrard de Rouvre, producteur et scénariste de films, fut avant tout un antiquaire parisien réputé qui recevait amateurs éclairés, curieux et grands collectionneurs dans sa galerie Présence des arts, 38, avenue Pierre 1er de Serbie. Homme de lettre et ami de plusieurs artistes surréalistes, il créa également les éditions Vrille, dont le premier numéro La peinture et la littérature libre est publié en 1945 et illustré par Óscar Domínguez : il y réunit des textes et œuvres de Georges Bataille, Henri Michaux, Max Ernst, Pablo Picasso, Salvador Dalí etc. Dans la seconde moitié du XXe siècle, il entreprend une série de voyages principalement en Iran, au Mexique, au Pérou ainsi que dans plusieurs pays d’Afrique. C’est dans ces années-là qu’il fait dédicacer cet exemplaire par André Malraux, alors ministre des Affaires Culturelles. Mais il est probable que les deux hommes se connaissaient depuis bien longtemps. De Rouvre est en tout cas, dès les années 30, un proche de Gaston Gallimard.


Précieux exemplaire : il contient
, monté en tête, une importante lettre de Gaston Gallimard (1 page de 1 f. (125 x 210 mm) à entête de la NRF), datée du 9 mai 1933, soit quelques jours après la fabrication des volumes de la Condition humaine : « Cher Monsieur, j’ai fait hier à l’avance, pour quelques amis, des exemplaires spéciaux de ‘La Condition humaine’ d’André Malraux. Je tiens à ce que vous soyez parmi les premières personnes qui connaissiez cet ouvrage remarquable auquel j’attache une importance capitale. Ce livre exprime si bien toutes nos préoccupations, il est, à mon sens, si significatif, qu’en dehors de toutes préoccupations commerciales je voudrais que vous le lisiez tout de suite. Vous savez que je n’ai pas l’habitude d’intervenir ainsi personnellement mais il faut que vous sachiez que ‘La Condition humaine’ est un des livres que je suis le plus fière d’avoir édité. Je sais la justesse de votre jugement, la générosité de votre goût et je serais étonné que votre enthousiasme ne réponde pas au mien. J’aimerais avoir votre avis sincèrement. Bien amicalement, Gaston Gallimard ».

Ces quelques “exemplaires spéciaux” sont ceux pour lesquels il existe une couverture tout à fait particulière, et unique : une couverture grise, illustrée d’un bois gravé représentant une tête de mort à travers les yeux de laquelle sortent deux torches enflammées. Le créateur de cette commande particulière est sans nulle doute Démétrius Galanis (1882-1966), dont le dessin et les traits s’apparentent au logotype des vignettes de la collection “Du monde entier” qu’il avait créé quelques années plus tôt – sur la demande de Malraux. C’est probablement pour cette raison, et pour l’affection que directeur de la NRF portrait aux deux hommes – qui se connaissent depuis près de 15 ans – , que Gaston Gallimard passa cette commande. Pour combien d’exemplaires ? Leur nombre n’est pas précisé dans la lettre, et restera sans doute inconnu. Il n’en existe à ce jour que quatre autres exemplaires référencés :

  • un exemplaire avec envoi à la Marquise de Crussol, broché, révélé dans le catalogue du “centenaire Gallimard”  (2011, n° 242) par nos confrères Henri Vignes, Les Libraires Associés et Jean-Etienne Huret, passé par chez nous depuis (Cat. 42., Librairie Walden, 2021) ;
  • un exemplaire, sans envoi, broché (Librairie Faustroll, 2021) ;
  • un exemplaire, avec envoi à Janine Bouissounouse, broché (vente publique, 2023) ;
  • un exemplaire avec envoi à Emmanuel Boudot-Lamotte, relié (Librairie Yvinec, 2023).

 

L’amitié entre Malraux et Galanis est précoce, puisqu’elle date de 1919. Le jeune homme avait visité son atelier de Montmartre, et le premier texte de Malraux comme critique d’Art, en 1922, c’est en ouverture du catalogue d’une exposition du peintre grec qu’il le donne. Une amitié puissamment fondatrice et inaugurale, fondements d’une fructueuse collaboration. Lors de toute ses entreprises éditoriales, tant pour le compte de Simon Kra que pour le sien propre (associé à son ami d’enfance Louis Chevasson pour créer « A la sphère » qui deviendra « Les Aldes »), Malraux fera maintes fois appel à Galanis pour illustrer des livres, notamment ceux de Georges Gabory, de Paul Morand ou encore d’Albert Samain. Après La Tentation de l’occident, en 1926, Malraux quitte définitivement les édition Grasset pour rejoindre Gallimard : en plus d’être, depuis Royaume-farfelu, un auteur “maison”, il va désormais y officier comme membre du comité de lecteur et surtout comme directeur artistique. Il entraîne avec lui Galanis, qui signe sa première collaboration l’année suivante pour une livraison de 65 eaux-fortes afin d’illustrer Le Grand Meaulnes, suivi, en 1930, des Nourritures terrestres d’André Gide.

C’est un an avant la création de la collection des auteurs étrangers chez Gallimard, “Du Monde entier”, pour laquelle Malraux délègue à Galanis la confection de la vignette de couverture de la collection des auteurs étrangers, dont le propos est de « Réunir quelques-uns des meilleurs romans étrangers présentés par des écrivains français connus et dont l’autorité garantisse au lecteur, parmi le nombre considérable des traductions de toutes langues, une qualité littéraire certaine”. Le motif créé sera utilisé, pour chaque titre et sans exception, comme fleurons central de couverture, jusqu’en 1961, où il est remplacé par un photographisme de Georges Guimbertaud, adapté par Massin.

Amitié précoce, donc, longue, constant, et parfaite : le premier texte critique de Malraux sera pour Galanis, en 1922, et son dernier texte lui sera aussi consacré : Entretemps, ils auront cheminé ensemble, leur amitié culminant dans l’exposition organisée à la Bibliothèque nationale, en 1963, sur l’initiative du ministre de la Culture, trois ans avant la mort de l’artiste, en 1966. Malraux jouera également un plein rôle dans la transformation de la “ruche de Montmarte ” – l’atelier où Galanis travaillait dans les années 20 – en l’actuel Musée de Montmartre.


Dix ans plus tard, Malraux rédigera l’une de ses dernières lignes
, quelques mois avant sa mort (le 23 novembre), en l’honneur de son ami. Un texte mélancolique et respectueux, qui sera reproduit en fac-similé en tête du catalogue de l’Hommage à Demetrius Galanis organisé du 1er juin au 18 septembre 1976 par le Centre culturel hellénique de Paris.
Justement au musée de Montmartre. Malraux, trop affaibli, ne pourra s’y rendre :

« Que sont devenues ces natures mortes d’Anthologie grecque – figues, amandes, flûtes de Pan, raisins – si différentes de l’illustration des Nuits d’Octobre, alors dans sa gloire, qu’en 1922 les jeunes écrivains comparaient aux fruits des Cènes toscanes, à ceux de Derain ? (Plusieurs ont appartenu à Vanili Photiadès) Combien de surprises nous donnerait une exposition, peintures, et gravures, du temps où Galanis se reposait en décorant d’autres figues et d’autres flûtes, l’harmonium qu’il avait fabriqué patiemment entre 1920 et 1930… »

Le manuscrit de ce texte fut par la suite la propriété de Paul-Louis Weiller (vente, IV, Paris, 2011, n° 641).

Nous sommes heureux de l’avoir pu récemment acquérir et de le proposer par ailleurs.


Réf. : André Malraux et Démétrios Galanis, par Moncef Khemiri, in Présence d’André Malraux, No. 2, Hiver 2001, pp. 21-30 ;
Librairie Fosse, Librairie Walden, Batailles pour le Goncourt 1903-2018, 2019, n° 203 ; Henri Vignes, Les Libraires Associés et Jean-Etienne Huret, Gallimard – 100 ans d’édition, 2011, n° 242.

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